—Maintenait—dit Brulart à deux des siens—attachez-moi les mains de ce moricaud-là, et montez-le en haut, sur le pont; il a besoin d'air....

On emporta Atar-Gull presque inanimé; alors le vent qui circulait plus vif lui fit ouvrir les yeux.

C'était, on le sait, un homme d'une haute et puissante stature, en un mot, aussi colossal dans son espèce que Brulart l'était dans la sienne.

À un geste du capitaine, tout l'équipage reflua sur l'avant, et il resta seul à contempler son prisonnier.

Atar-Gull, de son côté, ne le quittait pas du regard, et tenait arrêté sur lui un coup-d'œil fixe et intuitif.

Entre ces deux hommes, il existait je ne sais quelle affinité cachée, quels secrets rapports, quelle bizarre sympathie naissant de leur conformation physique; involontairement ils s'admiraient tous deux, car tous deux avaient prototypée dans tous leurs traits cette apparence de vigueur, de force et de caractère indomptable qui est l'idéal de la beauté des sauvages.

Ces deux hommes devaient s'aimer ou se haïr, s'aimer, non de cette amitié timide et menteuse que nous connaissons dans nos brillants hôtels, que l'on éprouve par un peu d'or, qui s'effraie d'un mot, d'un adultère ou d'un soufflet, mais de cette amitié large et puissante qui donne coup pour coup, du sang pour du sang, qui se montre au milieu du meurtre et du carnage quand le canon tonne et que la mer mugit, et qui veut qu'on s'embrasse les lèvres noires de poudre et les bras rougis... et puis... si Pylade est blessé à mort,—un énergique adieu, un bon coup de poignard pour terminer une lente agonie, un serment d'atroce vengeance que l'on tient, peut-être une larme,—et Oreste est en paix avec lui-même.

Voilà comme Brulart et Atar-Gull devaient s'aimer, s'aimer ainsi ou se haïr à la mort, car tout devait être extrême chez ces deux hommes.

Ils se haïrent...—Cette impression fut électrique et simultanée... mais elle se traduisit bien différemment chez chacun d'eux; les yeux de Brulart étincelèrent et ses lèvres pâlirent.—Atar-Gull, au contraire, resta calme, froid, et un sourire d'une inimitable douceur vint errer sur sa bouche;—son regard, tout à l'heure fixe et arrêté, devint suppliant et craintif, et c'est avec une expression de soumission profonde que le nègre tendit ses bras à Brulart....

Et pourtant la haine d'Atar-Gull était implacable, mais la subtile intelligence du sauvage lui apprenait que, pour arriver à satisfaire cette haine, il fallait se traîner par de longs et obscurs détours. Et la dissimulation qui se trouve aussi savante, aussi instinctive dans l'état de nature que dans l'état de civilisation la plus avancée, vint merveilleusement le servir.