—Oh se croire aimé... Grimm!
—Se voir aimé, Diderot.
—Le sentiment,—le cœur.... l'âme... que peut-on préférer
à cela, Grimm!
—Les yeux..., la bouche..., la gorge..., Diderot...
—Matérialiste!
—Spiritualiste!
Le fait est, monsieur Diderot, que Grimm avait raison.
Ce qu'il y a de plus vrai dans l'amour, ce sont les faveurs.
Dialogues encyclopédiques.

Il est pourtant un âge,—non pas un âge du corps, si l'on peut s'exprimer ainsi, mais un âge du cœur, car alors que le corps a trente ans le cœur en a souvent soixante; il est pourtant un âge où le moment d'un rendez-vous fait palpiter tout notre être. Il y a des transes, des angoisses, des voluptés indéfinissables dans l'attente,... il y a un épanouissement d'âme impossible à rendre,... dès qu'on voit arriver celle qu'on désire,—légère,—furtive, toute rouge, toute tremblante, et qu'elle vous dit,—Mon Dieu, si tu savais quelle frayeur j'ai eue,... ma mère est passée près de moi à me toucher,... heureusement elle ne m'a pas vue, tiens,... sens mon cœur comme il bat de crainte.—Et toi, mon ange,... sens le mien comme il bat d'espoir et d'amour...

Et ce sont alors des frémissements, des baisers sans fin,—un bonheur irritant,... des terreurs ravissantes, car on peut être surpris à chaque instant...—Et puis l'on se sépare pour se retrouver bientôt avec la même ivresse... Heureux,... heureux âge,... car plus tard,—les mêmes incidents vous trouveront froid,... on s'impatiente bien d'un retard,... mais c'est en regardant sa montre qu'on s'aperçoit que le temps s'écoule, et non plus en sentant son cœur défaillir à chaque minute passée.

Aussi le jour de la représentation d'Othello, Georges étendu sur le divan d'une petite pagode, fraîche, obscure, voilée, silencieuse, située au fond du parc de Lussan, dans l'endroit le plus solitaire du bois.—Georges sommeillait—à demi,... de temps en temps il disait,...—pourquoi diable me fait-elle attendre,... moi qui encore ai eu la précaution de ne venir qu'une demi-heure plus tard...

Enfin la première porte de la pagode s'ouvre timidement, et l'on entend le bruit sonore du verrou, puis les secondes et troisièmes portes se referment,.... et Hortense est devant Georges.

Jamais peut-être elle n'avait été plus jolie,—sa longue promenade avait rosé ses joues toujours un peu pâles, sa robe blanche d'organdi était de la plus éblouissante fraîcheur, et sa petite capote de paille doublée de satin mauve, donnait le plus suave reflet à sa délicieuse figure, et encadrait sa belle chevelure brune. Ayant posé son ombrelle, et dénoué les longs cordons de son chapeau que Georges plaça délicatement sur une chaise, la jeune femme ôta ses gants, et passant le revers d'une de ses petites mains blanches et potelées sur le lisse bandeau de ses cheveux, elle secoua sa tête en arrière,... et tendit l'autre main à Georges qui la baisa...

—Comme tu es venue tard, Hortense... dit doucement le jeune homme en l'attirant sur le sopha...

—Mon Dieu... Georges... ce n'est pas ma faute... il était arrivé une caisse de modes de chez Palmire, et sans vous...

—Tu l'aurais regardée!...

—Regardée, c'est ce que j'ai fait... Mais j'aurais essayé un canezou et une pélerine d'un goût parfait... mais que ne vous sacrifierais-je pas!... ingrat que vous êtes, aussi j'accourais vite... lorsque j'ai trouvé dans mon chemin, le fils de M. de Mersac, ce maudit lycéen... ce n'est qu'au bout d'un quart-d'heure que j'ai pu m'en débarrasser... enfin me voilà, dit-elle en prenant en ses deux mains la tête de Georges et baisant ses cheveux.—De sorte que Georges passa ses bras autour de cette taille qui aurait tenu dans un bracelet... et fit asseoir Hortense à côté de lui.