Mais ce que les oisifs de Prédia ignoraient, et ce qu'ils auraient bien voulu savoir..., c'était quelle main mystérieuse attachait les fleurs de grenade au frontail de Péliéko;—quelle main avait brodé cette petite image de la Vierge que Roméro portait à son chapeau;—quelle main avait tressé ce collier de joncs bleus encadré dans une bordure de corail noir qui entourait le col du beau lévrier.—Ils auraient voulu savoir encore quelle voix avait dit à Roméro la couleur de son écharpe;—quel nom Roméro portait gravé sur la lame de son large couteau qu'il ouvrait si souvent et qu'il essuyait quelquefois;—quel nom enfin il invoqua, lorsqu'un jour, au milieu d'un pressant danger, il eut l'air de s'adresser à son bon ange.
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Mais comment pouvait-on le savoir? Roméro avait un air si sombre et si altier qu'il repoussait la confiance et l'indiscrétion.—Tous les soirs, tous les soirs, dès que le soleil se couchait derrière l'église de Saint-Jean, on voyait bien Roméro suivi de son lévrier blanc, et monté sur son cheval noir, tourner la tête du noble animal vers Médina... Mais aucun oisif n'eût osé suivre Roméro, parce que, dès qu'on le suivait... ses regards étincelaient,—la vitesse de Péliéko devenait grande,—et les dents blanches que montrait Arsa semblaient bien aiguës.
§ III.
Un soir donc, Roméro traversa le pont de la Guadaléta, au moment où cette jolie rivière ne paraissait plus rouler des flots d'argent, mais des flots d'or, tant le soleil l'inondait d'une dernière et vive clarté.—A cette heure tout scintillait de lumière, tout, jusqu'au vieux pont moresque lui-même, lui toujours si triste et si noir, qui, coloré d'une teinte vermeille déroulait alors les sculptures délicates de ces merveilleux arabesques, comme un vieillard soupçonneux montre parfois les riches trésors qu'il tient soigneusement enfouis et cachés.
Un soir donc Roméro laissant flotter ses rênes de soie rouge, la main passée dans sa ceinture couleur du ciel s'en allait sur la route de Médina, chantant et roulant dans ses doigts le tabac parfumé de son cigaretto. Un soir donc Roméro s'en allait chantant une de ces anciennes ballades si naïves composées par Ortega le chasseur sur chaque jour de la semaine.
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«Samedi me plaît, samedi me plaît bien plus que tous les autres jours parce que c'est le jour où le chasseur, descendant des montagnes, essuie le canon de sa longue escopette aux ciselures d'argent, et secoue la corne de buffle qu'il porte attachée à un cordon de mille couleurs, il secoue sa corne de buffle; car la poudre en est épuisée, aussi les daims de la Sierra peuvent sans crainte bondir devant le chasseur.
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«Samedi me plaît comme le souvenir, parce qu'il suit les jours de course solitaire dans les bois, les jours où le chasseur gravit la montagne, arrive au faîte, et là, s'appuyant sur son escopette, regarde au loin, au loin un village qu'il distingue à peine tant il est inondé de vapeurs.—Et le chasseur regarde ce village, parce que celle qui lui a donné le cordon de mille couleurs dont il est si fier, habite ce village.—Il regarde en disant:—se souvient-elle?