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«Samedi me plaît comme l'espérance parce que c'est le jour où l'on revoit celle dont les yeux cherchent vos yeux, celle qui rougit lorsque votre bouche effleure son oreille; car elle sait que si vous lui dites bien bas: Cette nuit sous les amandiers:—Elle sait que demain elle sera toute rêveuse et confuse quoique heureuse en entendant vos pas.—Samedi est donc le plus beau des jours, puisqu'il plaît comme l'espérance et comme le souvenir.—Aussi Samedi me plaît, Samedi me plaît plus que tous les autres jours.

«Dimanche me plaît moins parce qu'on regrette déjà Samedi, et qu'on pense avec amertume à lundi; dimanche me plaît moins....»

Mais Roméro s'interrompit tout à-coup, et n'acheva pas sa ballade, car la nuit était sombre, et il avait marché une lieue dans le chemin de Médina.—Roméro retourna brusquement la tête de son cheval du côté de Prédia, d'où il venait, siffla d'une façon particulière, flatta le col nerveux de Péliéko, et lui ayant tendu la main, ce noble animal partit comme un trait, suivi du lévrier qui le dépassait en se jouant.

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Où va donc Roméro? Retourne-t-il à Prédia? on le dirait... mais non... car au lieu de traverser le village, il fait un long circuit, le tourne, le dépasse, et court, court rapide dans la direction d'el Puerto, il court... baissé sur sa haute selle en excitant de sa voix l'ardeur de Péliéko qui redouble de vitesse, il court!—Et dans cette course désordonnée, la longue ceinture de Roméro se déroule au vent, les flancs de Péliéko saignent, tant les éperons qui le pressent convulsivement sont aigus, et Arsa dépasse à peine le cheval;... car Roméro a les yeux fixés sur une maison blanche qui devient de plus en plus visible, à travers les ombres transparentes de la nuit; car Roméro donnerait peut-être Arsa et Péliéko et son vieux serviteur bohémien, pour avoir vécu cinq minutes de plus, parce que dans cinq minutes, il aura atteint cette maison blanche.

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Cette maison était celle de don Balthazar, le plus fameux tauréador de toutes les Espagnes, un vaillant gentilhomme de Murcie qui un jour ayant tué de sa propre épée sept taureaux dans le cirque, fut doué par la reine d'une royale chaîne d'or pesant cent doublons... un homme qui d'un coup-d'œil vous jugeait de l'âge d'un taureau...—Un homme qui en voyant seulement la corne d'un novillo, vous disait s'il venait de Castille ou d'Aragon.—Mais par la couronne de la Vierge, pour venir le visiter au Puerto, il faut que Roméro ignore que don Balthazar est allé le matin même à Séville, pour la magnifique course de taureaux de demain, et que, après avoir aiguisé sa tranchante et lourde épée... don Balthazar s'est endormi en rêvant Banderillas et Chulillos.

§ IV.

Pourtant Roméro s'arrête, et confiant Péliéko à son instinct, il fait un signe à son lévrier qui s'accroupit près d'une petite porte dont son maître a la clef... et Dieu me sauve, il faut que don Balthazar ait une bien grande confiance en Roméro pour lui laisser une pareille clef... au moins...—car cette clef ouvre non-seulement la porte du jardin, mais aussi celle du Patio, du parloir, de la galerie, et aussi, sainte Vierge,... celle de la chambre où repose la senora Méina épouse de don Balthazar devant Dieu et monseigneur l'alcade.—Méina dont il est si jaloux.—Méina son diamant,—Méina qu'il n'eut peut-être pas troquée contre la miraculeuse épée de Carréda qui par son propre poids s'enfonçait toute seule dans le col d'un taureau.