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Quel silence!—Roméro était arrivé près de la porte de la chambre de Méina après avoir traversé une longue galerie en retenant son souffle!—Quel silence!—On entendait les battements précipités du cœur de Roméro... car sa main tremblait sur la clef qui grinçait faiblement dans la serrure, la main de Roméro tremblait... et pourtant la clef maudite eût-elle été rougie au feu, que si elle n'eût pas crié, Roméro l'eût pressée d'une main ferme et reconnaissante. Aussi sa respiration s'arrête... car il croit avoir entendu un mouvement de la duègne qui dort là... dans cette galerie dont il presse à peine les larges dalles... S'éveille-t-elle?...—Non, non, car Dieu est juste, et don Balthazar est à Séville... non... elle dort.—La clef roule doucement, la serrure cède, et fort d'une expérience que les amants partagent avec les voleurs, au lieu d'entr'ouvrir la porte peu à peu... ce qui fait bruire les gonds..... Roméro la pousse brusquement d'un seul coup... et le profond silence de la nuit n'a pas été troublé.
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Une fois dans cette chambre, Roméro demanda au ciel ou à l'enfer de vivre encore une nuit, de posséder Méina et de mourir après;—car il lui semblait qu'une nuit de volupté pareille devait dévorer tout ce qui lui restait d'existence... il lui semblait qu'après cette nuit si ardemment attendue, cette nuit, la seule qui pût être à lui... Il fallait mourir... Il croyait qu'un tel bonheur devait le tuer;—et cette pensée était plus forte que le raisonnement... plus forte qu'une conviction intime du contraire, c'était un pressentiment.
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Roméro avait eu bien des liaisons, et éteint bien des désirs, mais il aimait pour la première fois.—Le souvenir de ce qu'il avait ressenti jusqu'alors le lui prouvait; jusqu'alors jamais une pensée amère ne s'était mêlée à ses plaisirs insouciants, et comme il contemplait avec amour la figure de Méina pendant son sommeil, cette figure si pâle et si belle... il se sentit tout à coup accablé sous le poids d'une tristesse indéfinissable, et une larme brûlante roula dans ses yeux: à cette sensation d'abord inexplicable, à la fois atroce et enivrante, Roméro comprit que dans toute passion profonde et vraie, il est des émotions d'une amertume poignante.—Des idées fatales attachées à la certitude de tout bonheur inespéré, immense... des idées de mort quelquefois,—peut-être parce que ce bonheur étant le but, qui absorbe, concentre tout notre être,—ce terme atteint, il n'y a plus que le néant à craindre ou à espérer.
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Puis ces pensées de tristesse et d'amertume passèrent rapides dans l'âme de Roméro.—Il revint à lui, et ainsi qu'un homme bercé par un songe enchanteur et encore assez soumis à l'influence de sa raison pour craindre de s'éveiller, ainsi Roméro se voyant si près de Méina n'osait croire à la réalité d'un pareil bonheur.—Oh! se disait-il... oh! la voir là... couchée, sa tête mollement appuyée sur son bras; oh! pouvoir effleurer de mes lèvres ses paupières fermées, et cette longue, longue ligne de cils bruns et soyeux qui s'étend au-dessous de ses sourcils étroits et arqués.—Oh! pouvoir baiser ce menton si doux, si frais, et ce joli col aux veines bleues.—Oh, pouvoir caresser de mon souffle ce sein arrondi qui se distingue à peine par son éclatante et pure blancheur des dentelles qui le voilent à demi.—Oh! sentir cette haleine de jeune femme s'échapper suave et amoureuse de cette bouche aux petites dents perlées... Oh! étreindre ces formes élégantes si voluptueusement dessinées par ce souple et complaisant tissu....
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Et se dire tout cela est à moi!—Elle si réservée, si contrainte, si observée dans le monde, que j'ose à peine toucher ses doigts roses et effilés; elle qui sous la mantille cache à tous les yeux ses épaules et sa gorge, elle qui devant ce monde n'a pour moi que des paroles sèches et glaciales... pour moi elle aura bientôt des mots d'amour qu'elle me dira, sa joue sur ma joue, sa main dans mes cheveux, tous ces trésors dont le soupçon seul m'enivre, elle me dira bientôt.—C'est à toi... à toi seul, mon amant, à toi seul mon cœur les donne... les donne avec ivresse... car je conçois maintenant le bonheur d'être belle...