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Et Roméro transporté éteignit une lampe qui brûlait devant une madone, et voila cette pieuse image selon la superstition ou la pudeur espagnole.—Alors il s'approcha de Méina qui dormait toujours, et penché vers elle aspirant son souffle avec délices:—Mon ange,... c'est moi.., ne crains rien... dit-il d'une voix si basse qu'elle se perdit aux lèvres de la jeune femme...—Mais les lèvres parurent entendre... car elles murmurèrent aussi...—Mon Roméro,... mon ange,... ou plutôt mon démon...—Et il y eut un moment où les pleurs de Méina et de Roméro se confondirent.—Lui priait;—elle refusait.—Mais il y avait tant d'amour dans ses refus qu'ils enivraient encore Roméro qui pressant sur sa bouche amoureuse les beaux yeux de Méina toute frémissante.—Oh, mon ange, lui disait-il, je veux te devoir à ton amour... car j'aime mieux, vois-tu, un regard donné qu'un baiser ravi! Tu m'accordes tant... mon Dieu... que je n'ose demander... à toi je sacrifierais mes désirs, mon amour! Je te le dis, ange de toute ma vie, ange, ange adoré, je ne veux rien que donné par toi... car en toi, j'idolâtre tout... jusqu'à tes refus.
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Et Méina vaincue par tant d'amour et de soumission dit enfin:—Mais tu veux donc que je meure, ou que je devienne folle... dis... tu le veux... tu veux que je devienne folle... Eh bien... oui... tu verras si je t'aime au moins... et c'étaient alors ses lèvres séchées par le désir qui cherchaient les lèvres de Roméro... et c'étaient ses beaux bras qui entouraient le cou de Roméro pour l'attirer et le presser sur son sein qui brûlait... car elle aimait bien aussi... puis elle eut encore la force de dire, et la madone, mon Roméro?...—Elle est voilée, mon ange...
§ V.
Le lendemain les oisifs de Prédia regardaient attentivement du côté d'el Puerto, car ils voyaient de loin s'avancer un cheval noir avec des tresses rouges et des fleurs de grenadier au frontail... mais le cheval était sans cavalier.—Eh mais, dirent-ils, c'est le cheval noir de Roméro... mais où est donc Roméro et son beau lévrier?...—Et comme le cheval passait près d'eux, ils virent du sang à ses pieds...—serait-il donc arrivé malheur à Roméro dirent-ils encore, car ils ne le haïssaient pas, malgré son air sombre et dédaigneux. A ce nom de Roméro... le pauvre cheval qui passait près d'eux, tourna la tête comme s'il eut compris le nom de son maître, poussa un hennissement plaintif et prit tristement le chemin du pont de la Guadaléta... du vieux pont moresque maintenant noir et silencieux.
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Roméro, reprirent les oisifs, a pris hier soir la route de Médina qui est au nord.—Comment son cheval revient-il seul et ensanglanté par la route d'el Puerto qui est au sud? Mais Dieu me sauve, dit l'un, voici don Balthazar d'el Puerto, le vaillant tauréador que l'on croyait à Séville.... le voici monté sur son grand cheval Rouan.—Sainte Vierge, il est bien pâle,... il va nous instruire peut-être, lui qui vient d'el Puerto... du sort de Roméro.—Oh là! seigneur don Balthazar qui venez d'el Puerto, y avez-vous vu un chien blanc et un jeune cavalier monté sur un beau cheval noir?
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—Oui, messeigneurs, le cheval noir avait des houppes rouges, et le chien blanc un collier noir et bleu.—C'est cela; seigneur don Balthazar.—Le cheval avait des houppes rouges...—Moins rouges pourtant, messeigneurs, que le sang qui sort de la gorge du maître et du chien.—Que voulez-vous dire, seigneur don Balthazar?—Oh! je veux dire, que je viens trouver monsieur l'alcade, pour le prier d'envoyer le corps de Roméro au cimetière, car je l'ai tué.—Et ma femme Méina... à l'hospice des fous, car elle est folle.—Et sans dire plus, le seigneur don Balthazar tourna la tête de son grand cheval Rouan du côté de la place des Cinq Tours.—Moi qui avais vu passer don Balthazar avant que Roméro n'ait quitté Prédia, dit l'un, je l'aurais averti... mais le voyant se diriger vers Médina... je n'ai eu garde de penser qu'il s'en allait au Puerto.—Comme ma femme va toujours dans la rue de Gédéo, il faudra que j'espionne dans la rue de Jallo, qui est à l'opposé, dit un autre.