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Oh! non; non, ce n'est pas un fou qui endure ce supplice; c'est un homme qui a toute la raison nécessaire pour analyser et comparer une à une les atroces douleurs qui le déchirent; c'est un homme qui a tout le sens voulu, pour pouvoir blasphémer justement le passé, le présent et l'avenir; cet homme, c'est le seigneur don Balthazar l'homicide,—don Balthazar qui a tué Roméro, et n'a pas porté la peine des meurtriers, parce que les lois faites par les hommes, lui donnaient le pouvoir de tuer impunément.

Mais d'autres lois avaient d'avance vengé Roméro.—Ces lois que la nature met au cœur de chaque être à qui elle a donné une âme.... ces lois qui nous disent:—Ton âme isolée est incomplète; cherche sa sœur, son autre âme.—Si tu la trouves, c'est que Dieu t'aura béni, parce que deux âmes fondues en une seule, c'est le ciel.—Si tu la rencontres... oh! tu te sentiras entraîné vers elle par un penchant invincible; et cette sympathie inexplicable t'emportera, t'élèvera bien au-dessus des considérations sociales pour te faire éprouver tout le bonheur qu'il a été donné à l'homme de sentir; comme l'aigle qui s'élève au-dessus des nuages pour planer plus près du soleil et ressentir la chaleur de ses rayons éblouissants!

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Et puis, pour que ce bonheur soit complet, il y aura du courage à le chercher, à braver les clameurs confuses des mots de déshonneur et d'infamie... du courage à braver la mort même, une mort qui reste impunie, une mort que la société cite avec orgueil comme juste et morale, une mort dans l'ombre.—Un lâche poignard qui vous tue désarmé.—Une mort qui vous frappe.—Bénie soit-elle.—Qui vous frappe comme elle a frappé Roméro, au milieu des plus ravissantes voluptés.—Une mort, enfin, qui vous absout, puisqu'elle vous punit.

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Oui, Roméro est vengé;—car don Balthazar, si fier, ne veut pas que celle qui porte son nom serve de risée aux valets.—Seul, il s'est enfermé avec elle... avec elle seule... dans la maison d'el Puerto.—Avec Méina, plus belle qu'elle ne l'a jamais été, elle est fraîche et rose... ses lèvres sont vermeilles, son teint éclatant. Seulement ses yeux sont fixes, fixes comme les yeux des fous... mais sa voix est toujours douce et pure... Et, sainte Vierge, don Balthazar l'entend souvent sa voix, car c'est à lui qu'elle dit encore en souriant, la tête penchée sur son épaule:

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«Roméro, mon amour, te souviens-tu du premier jour où je te vis? Ton regard s'attacha d'abord au mien, et comme je baissais les yeux pour les relever bientôt... je rencontrai encore les tiens... Alors je rougis... et une soudaine pensée de bonheur commença de poindre en mon cœur.—Roméro, te souviens-tu de ces fleurs jalouses qui me cachaient à ta vue; car c'est à peine si entre deux touffes de roses je pouvais t'apercevoir... tant il y avait de fleurs, de tristes fleurs, quoique brillantes de mille couleurs sur le tombeau de ma pauvre mère... Eh! vois, mon amour... tout ce que cette première entrevue aurait paru présager de funeste... si l'on croyait à la fatalité...

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