—Eh donc! quand on n'en a pas on s'en fait, mon garçon.
—Eh donc! je te parle de mes canons. Tiens, mes grosses pièces de 36, je les appelle les papas... Mes petites pièces de 18, les enfants, et mes jolies caronades, les mamans. Vois comme c'est sage, rangé, posé, soigné; c'est pas ça qui politiquerait... Ah! si le bon Dieu était juste, il leur donnerait de la besogne... Eh donc tu les verrais, garçon... Tu les verrais, dit le maître, en roulant ses yeux qui brillaient comme des étoiles. Mais, reprit-il, voilà le commandant qui rallie le bord; nous allons savoir quelle est la brise qui souffle.
Le commandant arriva sur le pont; son air était radieux, et il portait quelques papiers à la main: Monsieur, dit-il au capitaine de frégate, en entrant chez lui, faites assembler l'état-major dans la chambre du conseil.
—Bon, nous allons rire, dit maître Mulot, en portant ses yeux de la boussole aux voiles, et des voiles à la boussole.
Rien n'avait positivement transpiré sur les projets de l'amiral, et pourtant, une heure après l'issue du conseil, tout était dans l'agitation à bord du Breslaw; le calme et le silence ordinaire avaient fait place à une sorte de joie frénétique; on se serrait la main, on riait, on blasphémait le plus gaîment du monde; les apprentis-matelots surtout, ne se possédaient pas.
—Eh bien, dit un tout jeune homme à l'œil brillant, au teint coloré, en s'approchant du maître Rénard: eh bien, maître, ça va chauffer... demain... Je donnerais deux mois de paie pour y être déjà, et vous?—Moi, dit gravement le canonnier, eh donc, j'aime mieux ça qu'un coup de vent;—et il se remit à mâcher son tabac, car la réserve et la gravité des vieux marins contrastaient singulièrement avec la guerrière effervescence des novices. Ce n'était pourtant pas sans une sorte de satisfaction que les anciens souriaient à ce jeune enthousiasme naissant à l'idée d'un premier combat; mais, habitués dès long-temps à de telles affaires, ils savaient aussi que cette exaspération momentanée ferait bientôt place à des pensées plus sérieuses.
Les batteries furent dégagées des chambres, des cuisines, des cabanes et de tous les emménagements temporaires qu'on avait pu établir, on doubla les suspentes des basses vergues avec des chaînes de fer; les hunes furent garnies de pierriers et d'espingoles; on prit enfin toutes les mesures nécessaires en cas de combat.
L'exaltation des apprentis marins avait encore été augmentée, s'il est possible, par ces manœuvres rapides, ces travaux violents et insolites; mais, lorsque tout fut fait, lorsqu'un peu de repos eut calmé cette fièvre ardente, on put s'apercevoir d'un curieux changement dans le moral d'une partie de l'équipage; les vieux marins conservèrent cette expression d'insouciance et de fermeté qui leur est habituelle, mais les jeunes gens devinrent silencieux, pensifs; ils s'isolèrent, en recherchant cette solitude que l'on trouve même sur un vaisseau. Alors, ce fut au pays qu'ils rêvèrent; puis, à leurs affections, à leurs projets. Alors seulement, ils purent songer aux chances d'un combat qu'ils allaient affronter bravement; mais ce ne fut pas la crainte qui éteignit leur gaîté, non, ce fut la préoccupation mélancolique et religieuse que l'on éprouve quand on doit assister pour la première fois à une affaire décisive.
Le commandant, qu'une longue et glorieuse carrière militaire avait mis à même de connaître parfaitement cette admirable classe d'hommes, monta sur la dunette, et, après une courte et énergique allocution: Eh bien! mes enfants, leur dit-il, est-ce que nous ne dansons pas ce soir? c'est pourtant le moment. Allons, allons, une ronde..., Messieurs les officiers, donnez l'exemple...
A ces mots, la joie renaît sur toutes ces figures assombries; on monte des fanaux sur le pont, car la nuit était venue; on se prend par la main, et matelots, maîtres, officiers, sans distinction de rang, se prennent à danser sur le gaillard d'arrière du vaisseau. On chante des airs de France, des chansons de France, des refrains de France; et c'était chose bizarre que de voir douze cents hommes, qui allaient le lendemain courir à d'affreux périls, tournoyer avec gaîté sur une planche qui les séparait de l'abîme; et préludera à un effrayant combat naval par une valse joyeuse et folle. Il y avait enfin je ne sais quel vivant souvenir du pays dans ces chants nationaux, dans ces airs de nos fêtes, qui se perdaient dans l'immensité et allaient mourir aux oreilles des amiraux d'Ibrahim.