Au bout de deux heures, le commandant, ne voulant pas laisser trop fatiguer ces hommes, qui avaient besoin de toutes leurs forces et de toute leur énergie pour le lendemain, donna le signal de la retraite. On fit l'appel, et chacun prenant son hamac, descendit dans les batteries et se suspendit à sa place habituelle.
Quelque temps encore on put entendre des rires étouffés, d'énergiques saillies, des bons mots de corps de garde, de longues discussions sur le courage des Égyptiens, sur la manière d'éviter les brûlots... Puis, peu à peu toutes ces voix se turent, et le plus profond silence régna sur le vaisseau, qui naviguait sous une petite voilure en attendant le jour.
A ce tumulte bruyant et animé, succédait un calme imposant; chaque officier était descendu dans sa chambre étroite et obscure. Là, vinrent aussi éclore les pensées mélancoliques.
Alors chacun regarde avec amour ce réduit où se sont passées tant d'heures de molle rêverie, de délicieuse paresse, où sont éclos tant de brillants et fantastiques projets. L'un ouvre son bureau et relit encore une fois les lettres d'un vieux père, d'une maîtresse, d'une sœur. L'autre pense long-temps au passé, peu au présent; et pas à l'avenir; il étouffe un soupir de regret, chasse un noir pressentiment, et écrit quelques lignes à la hâte. Ce sont les dernières dispositions, les derniers vœux d'un soldat mourant; c'est une prière, un mot d'adieu.... un souvenir pour une femme, pour une mère.... qu'on remettra à un ami dans le cas où l'on serait tué....
Et l'on s'endort, et l'on dort bien, parce qu'avant tout on est homme de courage, parce que l'on a payé sa dette à la nature, à un sentiment vrai, et que le lendemain, au bruit du tambour, il faut être inflexible, froid et dur; et qu'au milieu des éclats de mitraille, du sifflement des boulets, du craquement des mâts et des cris des mourants, il reste peu de place dans le cœur pour un sentiment tendre, pour une fraîche pensée d'amour.
Mais, au moins ceux-là peuvent, pendant ces longs quarts qui précèdent le combat, évoquer de riantes images, et vivre quelques heures encore de cette vie de douces fictions; mais celui sur qui pèse une immense responsabilité? l'amiral? oh celui-là est bien malheureux, car il n'a pas une pensée à donner à sa vie intérieure, un battement de cœur à ses émotions d'homme! Dans le silence et la méditation, il lui faut calculer les milles chances d'une bataille meurtrière, les mouvements de l'escadre qu'il commande; il lui faut de l'audace pour concevoir, du sang-froid pour exécuter. Il ne dort pas, lui; il veille pour tous, car ils sommeillent tranquilles à l'abri de son nom. Aussi, à travers les deux fenêtres de l'arrière de la Syrène, on put voir, à la lueur d'une lampe, un homme, jeune encore, les yeux fixés avec une attention dévorante sur un plan de combat, sourire, et marquer avec égoïsme le poste de combat de sa frégate protégée, au plus fort du péril.
Une autre scène se passait sur l'avant du Breslaw. Maître Mulot et maître Rénard étaient assis chacun sur le bord d'une petite couchette qui bordait leur cabane commune; entre eux, était une bouteille et des gobelets de fer-blanc.
—Ainsi, c'est convenu, Rénard; dit Mulot... dans le cas où je serai déralingué... autrement dit tué....
—Eh! donc, matelot, je prends Georges avec moi.
—Ça t'embêtera peut-être?...