A cette vue l'équipage poussa des cris d'une joie frénétique qui augmentaient encore l'espèce d'ivresse causée par l'action du combat et l'odeur de la poudre.

Bientôt une rumeur sourde circula sur le pont, puis gagna les batteries, et l'on apprit enfin que le commandant La Bretonnière venait d'être blessé sur son banc de quart.

En effet, quelques minutes après le fatal fauteuil s'abaissa, portant le brave capitaine du vaisseau, qui s'arrêta et dit, oubliant ses douleurs: «Bravo, mes amis, le onzième équipage se couvre de gloire, de cinq frégates que nous avions à combattre, il n'en reste que deux; le feu du vaisseau turc est éteint; nous avons sauvé l'amiral russe. Continuez, mes amis... Continuez.....»

Ces mots électrisent l'équipage. Vengeons notre commandant, s'écrièrent-ils, et malgré les cris des blessés et des mourants, malgré le vide que l'on apercevait à chaque pièce, les volées furent plus nourries que jamais.—Pointez à fleur d'eau, criait Rénard, à fleur d'eau, mes enfants, voyez, cette turque-là est déjà démâtée de son grand mât.... Vingt boulets dans sa coque et c'est cuit.

A peine achevait-il ces mots, qu'une effroyable détonnation se fit entendre; une immense colonne de fumée blanche et compacte, très-étroite à sa base, se déroulant à son sommet en formes de larges volutes, enveloppa la frégate qu'on allait canonner, et quand cette vapeur s'éleva un peu au-dessus de la surface de l'eau, on ne vit que l'arrière du navire turc, qui flamboyait au milieu de la mer. Le capitaine avait mis le feu aux poudres et s'était fait sauter.

Le chien, dit Rénard, nous aura mordu en mourant, gare les débris et les éclats, j'aimerais mieux une franche bordée de 56...

En effet, les voyages réitérés de la chaise annoncèrent que les prédictions de Rénard s'étaient réalisées, et que l'explosion de la frégate nous avait couvert de débris brûlants, et tué ou blessé beaucoup de monde.

A chaque instant les boulets se croisaient dans les batteries, traversaient les œuvres vives, perçaient le pont, et c'est avec une singulière insouciance que les matelots les voyaient alors ricocher et bondir....

Il était cinq heures et demie, le roulement du canon s'affaiblissait, la fumée devenait moins intense, et l'on s'apercevait que le combat tirait à sa fin; à six heures, ce que l'on pouvait appeler comparativement du calme remplaça cette bataille meurtrière, la nuit s'approchait, la flotte égyptienne était totalement désemparée et les Turcs se jetaient à la côte en incendiant leurs bâtiments de commerce....

On fit alors prendre quelques moments de repos aux équipages, et on leur distribua des rafraîchissements.