Alors seulement les officiers que leur poste avait retenus dans les batteries purent monter sur le pont. Ce fut là une émotion impossible à décrire, ce qu'on ne peut comprendre qu'après l'avoir éprouvé.

Nous nous revîmes tous, et il faut savoir avec quel plaisir on se retrouve, on se serre la main, après avoir lutté pendant cinq heures contre un péril imminent. Ce fut du plus profond du cœur que chacun félicita son camarade de son bonheur.

Ce premier moment d'exaltation passé, on donna un coup-d'œil au vaisseau, à la rade....

Quelle différence... Ce matin il fallait voir ces agrès, ces manœuvres soigneusement rangées, ce pont si blanc, ces canons si luisants, ces drômes si étincelantes, tout cela ce soir est brisé, rompu, sanglant, les manœuvres éparses encombrent le pont, les vergues percées, hachées, pendent au travers des cordages, les voiles sont à jour, et le pont est rougi d'un noble sang.

Et quelle nuit, à chaque instant des explosions, à chaque instant des navires en feu qui, sans direction, se croisaient en tous sens et menaçaient de nous incendier, nous savions bien que nous avions l'avantage, mais nous ignorions nos pertes, seulement un canot de l'amiral russe vint remercier le Breslaw de l'assistance que ce vaisseau lui avait prêtée.

On illumina les batteries, les canonniers restèrent jusqu'au jour couchés près de leurs pièces, car on savait que les Turcs devaient, le lendemain, tenter un dernier effort, et engager de nouveau le combat avec une réserve qui n'avait pas donné pendant l'action.

Après avoir inspecté sa batterie, maître Rénard monta sur le pont et s'avança vers la roue du gouvernail où se tenait alors un timonnier... il s'aperçut en frémissant que la barre était ensanglantée.—Dis-moi, mon garçon, as-tu gouverné pendant l'affaire...

—Oui, maître Rénard, car c'est moi qui ai remplacé maître Mulot.

—Rénard frissonna.

Mais je croyais, ajouta-t-il, après un moment de silence... je croyais qu'il était à la barre de rechange dans la batterie de 18.