«—Insouciants et bénis que nous sommes, ne creusons donc ni la vie, ni les sentiments?... Jouissons du présent, du jour, de l'heure, de la minute, et ne voyons dans l'avenir qu'un plaisir nouveau...»

Toute cette belle philosophie amoureuse, insouciante et facile, plut fort à Hortense, qui ne concevait pas autrement l'amour.—Les femmes véritablement passionnées—calculent sa puissance par les larmes qu'il leur a fait verser, Hortense voulait calculer par les plaisirs qu'elle en attendait.—Georges fut donc heureux,—parce qu'il fut sincère, d'autres aussi frivoles que lui, avaient cru faire rage en parlant de passion.—Ils firent peur. Lui fit mieux.—Il amusa...

La position d'Hortense se dessinant enfin, elle n'eut plus rien à envier à son mari.

Au premier été, M. de Cérigny pria sa femme d'inviter madame de Lussan à venir à leur terre.—M. de Lussan ne quittant jamais Paris, ayant depuis fort long-temps une habitude à l'Opéra, Hortense, ravie d'être agréable à son mari qui ne pouvait se passer de Georges, fit mille grâces à madame de Lussan; tout s'arrangea donc pour le mieux. L'été, on se réunissait dans les terres de Lussan ou de Cérigny.—L'hiver, on voyait le même monde, et l'on avait les mêmes jours aux Bouffes et à l'Opéra,—car Georges complétait la loge de madame de Cérigny avec sa tante, la baronne de Verneuil.

Ces amours adultères, comme on dit,—si arrangés, si calculés, si tranquilles, si près de la vie habituelle; ce bonheur calme qu'on citerait comme exemple aux mères de famille s'il était licite, tout cela ne doit pas surprendre en vérité.—Qui donc affirmerait que la plupart des liaisons en dehors, entraînent avec elles des remords affreux, des tortures et des cris!... Non, mon Dieu, il est quelques drames, quelques maisons maudites du Ciel, où cela se passe ainsi, mais c'est fort rare.—Ordinairement tout ceci s'encadre dans les mœurs.—Les criminels sont parfaitement vus, et heureusement ne l'est pas qui veut.

Et puisque nous parlons d'adultère, pourquoi donc le peindre, les yeux si caves, les joues si creuses, les cheveux si hérissés, parlant de mort et de charbons ardents; sacrant, jurant par sang et poignard?

—J'ai presque toujours vu, moi, cet excellent hôte coquet, frisé, élégant et réjoui.—S'il parlait de mort, c'est dans ces moments fortunés, où les plus vivaces disent...—Je meurs.—Ce bon hôte avait toujours aux lèvres de sensuelles et lascives paroles.—Admirable Protée, tantôt il soupirait d'une voix douce et tendre, tantôt il étincelait en reparties folles, vives, et spirituelles.—Accueilli, fêté, choyé, non par les pères et les maris, mais ce qui mieux est,—par leurs femmes et par leurs filles, il vivait comme cela, long-temps, fort long-temps, puis étant arrivé à la vieillesse, alors il faisait succéder la théorie à la pratique, confiait ses traditions aux jeunes gens, souriait à ses élèves, et véritable phénix renaissait en eux.

Je ne soutiendrai pas que ceci soit moral; mais je le maintiens pour vrai, et j'aime mieux la vérité que la morale fausse et peureuse.

Et ceci est vrai, parce qu'il est fort rare qu'une femme se donne, emportée qu'elle est par une passion, irrésistible et profonde que l'on excuserait, en pensant à l'immense supériorité de celui qui l'aurait fait naître; parce qu'il est rare cet amour ardent et chaste, quoique criminel qui sacrifie tout à celui qui a su l'inspirer.—Il est rare cet amour sublime qui pleure à mains jointes des larmes de bonheur et de remords, et qui, bravant convenances, devoirs, famille, monde, peut, par ses excès, par sa violence même, commander le respect et l'admiration des hommes!... Non, non, ce n'est pas ainsi qu'une femme se donne, c'est du moins une curieuse exception;—Et bénie soit l'exception; car une telle maîtresse doit avoir à sa jarretière le poignard andalou.

Non, non, ce n'est pas une fatalité aussi entraînante qui jette bien des femmes dans les bras tendrement ouverts.—C'est,... c'est... je ne sais quoi.... c'est la lecture d'un roman,—l'oisiveté,—la solitude,—l'ennui, une jolie tournure à cheval qu'elles auraient remarquée au bois... c'est le moyen d'utiliser leurs regards par les œillades... doux regards qui, sans cette tendre correspondance, seraient sans but et sans éclat; car rien ne sied aux yeux comme de dire à un amant:—Je t'aime.—Ce qui les séduit encore, ces beaux anges, heureusement un peu déchus, c'est un compliment, une fadeur, et surtout l'indifférence qu'on leur témoigne.—C'est le désir de faire comme leurs amies de pension,... c'est l'enivrement perfide d'une valse.—Ce qui les damne encore si voluptueusement, c'est une intimité de femme,... la crainte du ridicule;.., encore une fois, c'est je ne sais quoi,... moins que rien,... moins qu'un rêve.—Leur premier rêve d'amour est toujours si beau,... si doré...