Le marquis de Cérigny quoique fort riche, n'avait épousé sa femme que pour son immense fortune, et par pure convenance de cour; Hortense était brune, et M. de Cérigny n'aimait que les blondes;—Hortense avait un esprit frivole, insouciant, léger; et M. de Cérigny déjà sur le retour, cherchait dans une femme des idées fortes, arrêtées, une conversation variée, dans laquelle il ne dédaignait par même une nuance de pédanterie; et toutes ces qualités se trouvant réunies au suprême degré, chez madame de Lussan, blonde d'ailleurs du plus beau cendré, il s'y était fort attaché, long-temps même avant son mariage.

Ce nouvel état changea peu la vie de M. de Cérigny; seulement il s'occupa de sa femme comme d'une jolie maîtresse pendant les premiers mois de son mariage, parce que son amour pour les blondes n'était pas assez exclusif, pour l'empêcher d'apprécier la ravissante beauté d'Hortense si fraîche et si brune. Mais comme ni son cœur; ni son esprit, n'étaient intéressés dans cette liaison passagère avec sa femme, M. de Cérigny ayant usé ses désirs, revint à madame de Lussan, fit la part des convenances, fut du meilleur goût avec madame de Cérigny, lui laissa la plus entière liberté et vécut avec elle dans une intelligence parfaite.

Hortense, orpheline fort riche, n'avait aussi épousé M. de Cérigny, que pour sa brillante position, pourtant elle s'arrangea parfaitement des soins de son mari pendant les premiers mois de leur union.—Ayant beaucoup vécu dans le monde, attentif, prévenant, spirituel, encore rempli de grâce, malgré ces cinquante ans,—il ne pouvait que paraître agréable à une jeune femme dont le cœur sommeillait; et puis le marquis avait donné à Hortense, un train des plus magnifiques, ses relations et celles de sa femme, les mettaient à même de choisir leur société dans le monde le plus recherché, ils avaient une terre presque royale à quarante lieues de Paris, une fortune immense et assurée,... ils s'accordaient réciproquement une entière liberté,—que pouvaient-ils désirer de plus?

Il est vrai que le bonheur de M. de Cérigny était complété par sa liaison avec madame de Lussan, et qu'Hortense, elle, se voyant libre, et comprenant sa position, flottait encore incertaine entre les mille hommages qu'on lui offrait;—mais le hasard, ou plutôt une démission de secrétaire d'ambassade que donna M. Georges de Verneuil, amena ce jeune homme à Paris.—Parent éloigné de M. de Cérigny, il en fut parfaitement accueilli, devint très assidu chez lui, et rendit bientôt ses soins à Hortense.

Georges de Verneuil avait trente ans, était fort distingué; fort riche, et fort aimable, il avait été très à la mode avant sa mission en Russie; et pour tout dire, madame de P... une des femmes les plus citées de Paris, pour son esprit et sa grâce, l'avait mis dans le monde qu'il n'avait pas vingt ans.

Ce qui surtout décida le choix d'Hortense en faveur de Georges, fut encore moins la réunion de perfections que nous venons d'énumérer, qu'une facilité de mœurs et une tolérance qui la charmèrent,—car Georges ne lui parla jamais de ces amours profonds, irrésistibles, forcenés, qui effrayent toujours une femme du caractère d'Hortense, il ne la menaça pas non plus de ces sentiments éternels qu'une femme doit refuser toujours, à la seule pensée de cette épouvantable condition d'éternité!

Non, Georges lui parla de l'amour comme d'une jolie distraction, qui aidait à attendre l'heure du bal ou de l'Opéra,—comme d'une futilité gracieuse, exquise pour compléter une vie d'élégance et de luxe.—Comme d'un passe-temps qui en employait peu ou beaucoup, selon celui qu'on avait à perdre,—et qui enfin poétisait mille choses sans cela pâles et inanimées,... un bouquet,... un meuble,... un tableau,.. une lettre,... non d'une poésie sombre et terrible,... mais d'une poésie fraîche et riante...

Il ne parla pas non plus de la jalousie, ni de ses transports. «Voyez-vous; Hortense; lui disait-il, dans ces rapides et heureux moments, où l'on est déjà plus qu'ami, et pas encore amant,... voyez-vous, Hortense,—je n'ai jamais compris la jalousie, en ce sens, que changer d'amour est un droit imprescriptible que toute femme acquiert en prenant son premier amant, celles qui n'abusent pas de ce droit ont, je crois, raison pour leur réputation, car la réputation, Hortense, est comme ces frêles bijoux, dont l'éclat et la fraîcheur font tout le prix; or la réputation est précieuse, voyez-vous, Hortense, oh! la réputation,... les sévères moralistes ont bien raison de la prêcher aux femmes! car elle donne bien plus de prix à leur conquête, accordant beaucoup, elles peuvent exiger beaucoup. Il faut donc qu'une femme mariée, pour conserver vierge cette inestimable réputation,—il faut donc, Hortense, qu'elle se voue à la sagesse ou à son synonyme, le mystère,—mais, entre nous, je crois, Hortense, la sagesse plus facile (bien entendu avec un amant) que le mystère avec plusieurs,—c'est à considérer.

«Quant aux femmes qui abusent du droit dont nous parlons, et qui ont beaucoup d'amants,—elles ont encore raison:—d'abord, parce que cela leur plaît, ensuite, parce qu'elles le peuvent, rien au monde n'étant capable de les empêcher, quand elles le veulent. Or, à votre avis, Hortense, que peut faire un pauvre amant devant deux arguments aussi positifs? A quoi bon la jalousie? à se rendre odieux.—Il vaut bien mieux croire en aveugle, se laisser aller au bonheur tant qu'il nous berce, et au moindre refroidissement,—ou même avant, ce qui est plus sûr,—devenir plus tendre qu'on ne l'a jamais été..., et aller porter ses hommages ailleurs.»

«Et tout cela, Hortense, sans douleur, sans émotion, sans chagrin, parce que l'amour n'a pas passé l'épiderme, car à quoi bon faire d'un plaisir ravissant une odieuse torture?—Ce qu'on appelle les passions senties ne mènent pas à autre chose, et il est fort heureux qu'elles soient rares, sans cela l'existence ne serait pas tenable.