A quelques mois de là toute notre petite nichée d'amants, de maris et de maîtresses, s'était rassemblée au château de Lussan;—suivant son usage, M. de Lussan était resté à Paris pour l'Opéra,—et sa femme faisait les honneurs de sa terre à M. et madame de Cérigny, à M. Georges de Verneuil, à sa tante, à M. et madame de Mersac et à leur fils, à M. et madame d'Alby,—enfin, pour se procurer encore plus de liberté en réunissant plus de monde, madame de Lussan avait invité quelques voisins de terre fort insignifiants, et habilement choisis pour ne donner aucun ombrage ni aux amants, ni aux maîtresses.
Je ne sais comment Crâo était parvenu à accompagner madame de Lussan, il s'était fait charger, je crois, par son maître, de quelques affaires à régler avec les régisseurs, toujours est-il que le bossu se tapissait là dans sa haine, comme une araignée dans sa toile.
Lussan, situé au centre de la Bourgogne, était un des plus magnifiques châteaux de France, des bois immenses rigoureusement gardés, et percés comme des forêts royales, promettaient une chasse admirable. Aussi M. de Lussan entretenait-il à sa terre un fort bel équipage à l'anglaise pour pouvoir y chasser deux ou trois mois d'hiver.
C'était à la fin d'août, le soleil se levait à peine, et déjà les piqueurs sonnaient le réveil, les chevaux piaffaient devant le perron, les chiens aboyaient, impatients, car on avait fait le bois pendant la nuit, et la forêt était si proche du château qu'on pouvait entrer en chasse presqu'au sortir du parc.
Enfin mesdames de Cérigny, de Lussan et les autres femmes descendirent du perron accompagnées de Georges, de MM. de Cérigny, de Mersac, etc., etc.
Les dames se placèrent dans les calèches découvertes pour suivre la chasse, et les hommes montèrent à cheval.—Quoique blasée sur les éloges qu'on s'accordait à faire de son amant, Hortense ne put s'empêcher de sourire de bonheur en entendant les autres femmes vanter la tournure de Georges.
En effet il était impossible d'avoir meilleur air que lui.—Son habit rouge dessinait parfaitement sa taille élégante, encore serrée par le ceinturon de son couteau de chasse. Il était coiffé d'une petite casquette de jockey en velours noir, et je terminerai en disant qu'il portait des bottes à revers faites par le fameux Crobby de Londres, quant à sa culotte de daim blanc à la fois ample et juste, elle avait une coupe insaisissable pour tout autre que pour l'artiste qui avait résolu ce problème.
Le cheval de chasse que Georges maniait avec une audace et une grâce parfaite était (selon la dernière mode anglaise) de pur sang, nerveux et découplé comme un coureur.
Monsieur de Cérigny vêtu comme Georges, et encore de la plus charmante tournure, montait au contraire, ainsi que les autres chasseurs, des chevaux de demi-sang, d'une proportion plus forte et plus ramassée, de véritables types du Hunter.
Les voitures partirent, et les hommes accompagnèrent jusqu'à ce qu'ils fussent sous bois.