La calèche de madame de Lussan, avait un attelage croisé de quatre chevaux noirs-zains et gris-sanguins, menés en Daumont par deux petits postillons à chapeaux gris et à vestes rayées bleu et blanc.

Un morne et profond silence succéda tout à coup au bruyant tumulte qui avait retenti si matin dans les cours du château.—Car excepté les gens, personne n'y était resté... Je me trompe, j'oubliais Crâo qui réveillé comme les autres se tenait encore accoudé sur la fenêtre d'une petite tourelle où il logeait.

Le bossu avait suivi d'un œil irrité toute cette cavalcade si étincelante, si folle, si dorée; il avait vu reluire au soleil levant, le cuivre des cors, les harnais des chevaux, les galons des livrées; il avait vu à travers des tourbillons de poussière tout ce luxe s'ébranler et partir.—Il avait vu les écharpes des femmes se gonfler comme autant de petites voiles de mille couleurs soulevées par le vent frais du matin.—Il avait vu les habits rouges des hommes se découper éclatants sur le vert des prairies.—Il avait vu ces élégants cavaliers se pencher aux portières, et faire bondir leurs chevaux, pendant que de jolies mains de femmes agitant des mouchoirs brodés, faisaient aux chasseurs des signes d'amour et d'adieu.

Et toute cette heureuse et ardente jeunesse, encore animée par ces sourires de femmes, par les sons vibrants et sonores des fanfares, par le glapissement des chiens, s'était élancée à un plaisir enivrant... pendant qu'il restait là, lui Crâo, seul, oublié, chétif, laid, difforme, repoussé; lui, bouffon dont on riait; lui, qui n'aura jamais ni chevaux, ni femmes, ni plaisir.....

Et ajoutez, pensait le bossu, que ce n'est encore là qu'une petite fraction de leur délicieuse existence! ils vont revenir de la chasse, alors ce sera la toilette, une table exquise,—et puis, après dîner, ce sera une fraîche promenade sur l'étang, autour du pavillon où se donne le concert, dont l'écho répète l'harmonie.—Après le concert, ce sera le bal,—et puis, le soir, sous les allées sombres, ce seront des baisers d'amours ardents et défendus,—des soupirs de l'attente..., des promesses passionnées de rendez-vous pour la nuit.—Et enfin, la nuit, des voluptés enivrantes.—Et tout cela sans crainte, sans remords, pour eux la morale et les lois, tout est muet!...—Et dire que jamais, mais jamais je n'aurai, moi, non pas la certitude, mais seulement l'espoir d'un pareil bonheur... Je ne serai pas seulement comme le valet ou le chien qui jouissent du luxe du maître... Oh! que c'est affreux à penser... affreux... affreux...

Et puis, il ajoutait en se regardant et en riant d'un rire atroce.—Ah, ah, mais aussi comme je suis fait... mire-toi donc monstre, mire-toi sans t'effrayer... Compare-toi donc à ce Georges avec sa taille svelte, avec sa figure de femme... Monte donc comme lui un cheval fougueux! Va, bossu..., va tournoyer dans une valse..., et presser comme lui dans tes grandes mains sèches, le corps amoureux de sa maîtresse, madame de Cérigny... Va... pourquoi donc pas..., on te regarderait sur ma foi autant et plus qu'on ne regarde ce Georges..., ce serait nouveau, et on s'en amuserait, sauf le dégoût... Ah... ah...

Il y avait presque du délire dans le ricanement de Crâo... Puis il reprenait d'un ton plus calme:—Oh! ce Georges... cette Hortense... oh! je les hais... ils sont si heureux... Mais qui pourrait donc me venger d'un bonheur aussi atroce pour ceux qui ne le partagent pas?

A ce moment, on frappa un coup à la porte du bossu.—Qui est là? dit-il avec impatience,—Moi, répondit une voix mâle et forte.—Une étincelle illumina soudainement les yeux verts du bossu.—Il ouvrit.

CHAPITRE VI.
LE BARON MARCEL DE LAUNAY.

Que n'ai-je eu de bonne heure un ange dans ma vie!
SAINTE-BEUVE.—Consolations.