Celui qui entra chez Crâo était un jeune homme brun, basané, d'une taille athlétique et massive, d'une tournure gauche, empêchée, sans aucune distinction. Ses traits paraissaient communs, rudes, et ses yeux noirs étaient voilés par d'épais sourcils. Prodigieusement développé pour son âge, on lui eut donné trente ans et il n'en avait que vingt.—De longs et larges favoris touffus d'un noir roux entouraient sa figure carrée, ses épais cheveux épars retombaient sur son front large et proéminent; somme toute, il était laid.
Puis, il avait dans son costume autant de négligence que dans sa personne.—Il portait de hautes guêtres de cuir jaune luisantes de vétusté, une culotte de peau, et une vieille veste de velours vert, toute usée, sur laquelle se croisaient les cordons de sa poudrière et le baudrier de son carnier, la chaînette de sa fourchette, et une foule d'autres ustensiles de chasse; joignez à cela qu'il était coiffé d'un énorme berret basque, rouge-sang, et que ses deux larges mains tannées et velues, reposaient sur le canon court et un peu évasé d'une carabine à un coup, et vous aurez le signalement complet du personnage.
C'était M. le baron Marcel de Launay, fils du comte de Launay, fort proche parent de M. de Lussan.
Le père de Marcel passait sa vie dans une fort belle terre qu'il possédait au milieu des Pyrénées.—Chasseur déterminé, depuis vingt ans il n'avait pas quitté cette retraite, mais comme il voulait que son fils se façonnât aux bonnes manières, depuis quatre ans il l'envoyait pendant quelques mois à Lussan, sachant que madame de Lussan y recevait la meilleure compagnie.
Malheureusement Marcel avait le monde en horreur, élevé dans ses montagnes, irascible, emporté, habitué à faire supporter sa colère à ses gardes, à ses fermiers, ou à ses paysans qui conservent encore, dans cette partie de la France, les habitudes et les traditions féodales,—Marcel se trouvait fort gêné, fort mal placé au milieu de l'élégante société du château de Lussan.
Sa sauvagerie d'enfant amusa d'abord.—Madame de Lussan et ses amies parvenaient quelquefois à le retenir dans le salon, alors on l'entourait, on le taquinait, on le faisait danser, on jouait à mille jeux,—Et Marcel se prêtait à toutes ces gentillesses avec autant de grâces qu'un ours en pareille société.—Puis, quand il s'ennuyait par trop, s'il ne pouvait s'échapper par la porte, il sautait par une fenêtre.
Mais à mesure qu'il grandit, on se lassa de ce caractère farouche, ce dont Marcel se soucia peu, enchanté qu'il fut de pouvoir alors passer sa vie dans les bois à chasser tout seul;—car il ne comprenait pas, et méprisait souverainement la chasse telle que l'entendaient les hôtes de Lussan.—Chasse de petites filles, disait-il.
Le père de Marcel avait voulu élever son fils près de lui.—Le curé de sa terre, s'était chargé de l'éducation de Marcel.—C'est avec toutes les peines du monde qu'il était parvenu à lui apprendre le français à peu près correctement.—Le caractère, les impressions, les désirs de ce jeune homme étaient donc dans toute leur naïveté et leur énergie native.—La lecture n'avait pas même modifié l'organisation première du moral de Marcel.—C'était un homme d'une nature vierge et abrupte, avec des sens neufs et purs.—Une intelligence étroite, mais juste.—Une volonté de fer,—l'imagination ardente, et quelque peu poétique des gens qui vivent dans la solitude des bois et des montagnes.—C'était enfin une nature toute primitive qui avait conservé ses aspérités, n'ayant pas encore subi le frottement du monde.
Chez un tel homme, les passions ne pouvaient être ni précoces, ni factices, ni calculées. Arrivant à terme, elles devaient être naturelles, instinctives, mais aussi d'une violence indomptable. Le complément normal de ce caractère était une timidité et une défiance sans bornes,—qui prenaient source dans un singulier mélange de modestie et d'orgueil.
Quand Marcel comparait sa tournure gauche, épaisse, embarrassée, aux formes sveltes et élégantes des autres jeunes gens du château, si lestes dans un bal, si gracieux à cheval, si coquets, si aimables, il se sentait inférieur et humilié.—Puis, quand il venait à perdre, par la pensée, ces êtres si frêles et si jolis au milieu de ses montagnes des Pyrénées hautes et sombres, parmi leurs précipices sans fonds, et leurs forêts de pins noirs et tristes...; à les exposer à la rencontre d'un ours... avec lequel il fallait lutter corps à corps ou périr...; alors Marcel se sentait grandir à ses propres yeux, et souriait complaisamment, en redressant sa haute taille au souvenir de maints combats pareils, dont il était sorti victorieux, et méprisant profondément ces jeunes gens efféminés; c'est à lui qu'appartenait alors toute la supériorité.