Je te vois bien, toi,
avec ton bonnet rouge.
BURKE, la Femme folle.

Marcel fut tout d'un trait jusqu'au plus épais d'un fourré; là il s'assit, pour rêver à tout ce que venait de lui dire Crâo... puis ne pouvant garder la même position, il se leva et se prit à marcher à grands pas, tant son esprit était violemment agité.

Le malheureux repassait dans sa tête les moindres occasions où il s'était trouvé avec Hortense,—et sa mémoire les lui retraçait avec une lucidité merveilleuse. Il se souvenait du moindre mot, du moindre geste, du moindre regard... Aussi, tantôt il s'abandonnait aux élans d'une folle joie,—tantôt accablé, la tête penchée il sentait son cœur se gonfler.

La conduite d'Hortense à son égard avait été pourtant toute naturelle.—Au château de Lussan, habitué qu'on était de traiter Marcel comme un enfant, il était tout-à-fait sans conséquence à cause de son âge et de son caractère.—Comme tous ceux qui ne le connaissaient pas, Hortense s'en était amusée—de loin si l'on peut s'exprimer ainsi, comme une jeune fille s'amuserait avec un loup enchaîné, puis après, l'indifférence avait succédé à la curiosité, et presque le dédain à l'indifférence;—car Hortense, habituée qu'elle était aux manières polies, distinguées, aux recherches de toilette les plus minutieuses des hommes de la société, devait plus que personne éprouver une antipathie pour ce jeune homme rude et grossier.

Une femme moins frivole et moins légère, eût peut-être cédé au désir de lire dans ce cœur si jeune et si neuf, et d'y voir éclore des sensations fortes et naïves;—mais de telles femmes sont rares, et il faut l'avouer, des amants comme Marcel offrent peu d'attraits; enfin Hortense était peut-être la femme qui dût sentir l'éloignement le plus prononcé pour Marcel.

Et pourtant Crâo avait interprété sa conduite avec une malice infernale, en changeant en un sentiment tendre,—l'accès de curiosité que le caractère singulier de Marcel avait un instant fait naître chez Hortense, et en démontrant à ce malheureux que l'indifférence et le dégoût qui avaient suivi, n'étaient autre chose que le dépit qu'éprouvait madame de Cérigny de voir ses avances rejetées.

Le premier espoir d'être aimé mettait Marcel hors de lui; sans positivement croire ce que le bossu lui avait dit, il ne pouvait se refuser à l'évidence des faits.—Ce maudit bossu avait encore tiré le meilleur parti possible de la beauté de Marcel, dans le portrait qu'il en avait fait.—L'amour-propre,—l'ignorance du monde, les désirs, le sentiment vague de supériorité qu'il ressentait parfois, finirent sinon par persuader Marcel que madame de Cérigny s'occupait de lui, au moins à ne pas lui faire envisager un tel amour comme chimérique. Avec un caractère comme celui de Marcel, c'était déjà un pas immense... Toutefois toujours défiant,—il se promit d'attendre et de ne pas livrer son secret avant d'avoir de nouvelles preuves.

CHAPITRE IX.
THÉATRE.

L'homme est ainsi fait, qu'à force de lui dire qu'il est un sot, il le croit.
Pensées de Pascal, XLVIII.

Le lendemain de la partie de chasse,—les hôtes de Lussan étaient rassemblés dans un charmant pavillon situé au milieu d'un étang immense, et le majestueux rideau de verdure que formaient les arbres du parc, se détachait noir sur le ciel encore doré par les dernières lueurs du soleil, couché depuis quelque temps.