—Allons, vous le voulez, cela vous amusera peut-être, j'y consens; mais moi je me sacrifie,... dit madame de Cérigny, vaincue par tant d'instances...
Puis, comme Crâo entendit un léger bruit, il se retira vite, et dit en regagnant sa tourelle.—Mais cela prend une excellente tournure...—Nous rirons bien.
CHAPITRE X.
UN PREMIER AMOUR.
—Te souviens-tu de ce jour, où tu me disais:—je t'enverrai un anneau comme gage de mon amour? En vain j'ai attendu l'anneau,—je l'attends encore;—peut-être, m'as-tu oublié, et tu penses qu'il n'est plus besoin de gage pour un amour passé?
JEHAN POL, Oubli et Consolation.
Huit jours après cette belle coalition, il eût été impossible de reconnaître Marcel, tant il était changé,—avant il était laid; mais au moins ses manières ne contrastaient pas avec cette laideur,—il y avait même dans son ensemble, je ne sais quoi de rude et d'original, qui ne manquait pas de caractère et d'énergie.
Mais depuis que cédant aux folles exigences de ses amis, Hortense parut faire quelqu'attention à Marcel, et encourager son amour.—Ce malheureux, croyant voir se réaliser les espérances que Crâo lui avait si méchamment données, et écoutant les perfides conseils du bossu, avait changé pour plaire à Hortense, ses habits de chasse qu'il ne quittait jamais, et dans lesquels au moins son allure était libre et franche, pour des vêtements à la mode qui le mettaient au supplice; il s'était fait friser, avait emprisonné son cou dans une énorme cravate empesée; enfin affublé de la sorte, il était impossible de rien voir au monde de plus grotesque, de plus amusant et de plus ridicule.
Aussi, on en riait aux larmes dans le château, Hortense elle-même s'en amusait beaucoup, et commençait à jouir des fruits de son sacrifice,—comme on l'appelait.
Et ceci n'était rien, il fallait entendre et voir Marcel au milieu d'une foule de jeux, de proverbes, qui demandaient autant de légèreté d'esprit, que d'élégance et de souplesse de corps,—il fallait voir Marcel lourd, gauche, embarrassé, s'évertuant pour paraître aimable et ne pouvant dire ni répondre un mot à propos;—mais ravi, mais joyeux, et ne comprenant pas les quolibets, les épigrammes dont on l'accablait à l'envi, parce qu'Hortense le regardait quelquefois; et lui disait en étouffant un éclat de rire:—à la bonne heure, monsieur Marcel, vous êtes aimable maintenant, surtout continuez...
Comment voulez-vous qu'après cela,—Marcel ne se crût pas beau, séduisant par excellence. Georges prenait avec lui les airs de sécheresse, et de morgue, d'un rival évincé. Madame de Lussan lui faisait des compliments sur les bonnes façons qu'il gagnait chaque jour.—Le lycéen lui conjuguait amo sur toutes les formes;—enfin le bossu, lui traduisant avec méchanceté jusqu'au moindre sourire d'Hortense, était le premier à entretenir ce misérable jeune homme dans l'illusion menteuse dont on le berçait.
Pauvre Marcel! comme il était heureux, comme il méprisait maintenant le Marcel d'autrefois,—le Marcel rude et sauvage chasseur, ne connaissant que l'émotion des coups de fusil, et le silence des forêts...—Une seule idée le tourmentait souvent.—Comment allait-il faire pour retourner dans les Pyrénées qu'il aimait tant autrefois? dans ce vieux château auquel étaient attachés tant de souvenirs d'enfance? que ces montagnes, dont il connaissait le moindre sentier, vont maintenant lui paraître tristes et vides!—encore une fois, comment fera-t-il;...—mais cette pensée ne se présentait pas souvent à lui, et d'ailleurs, comme tous les gens heureux d'un bonheur inespéré, il ne songeait qu'au présent, se laissait entraîner à cet amour et fuyait autant qu'il le pouvait, toute réflexion qui pouvait assombrir l'avenir.