Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l'égal, et fut borgne, comme on sait.

Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude pérorait, Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu'ils avaient bien le droit de ne pas manœuvrer du tout, et qu'étant nés libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des cris du petit homme, ils le bâillonnèrent et l'envoyèrent dans la cale; mais comme Claude résista pendant l'opération, il y laissa les dents que vous savez.

La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude se prit à haïr l'humaine espèce.—Et tu n'es ainsi dégradée, infâme société, hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait à la perte de ses incisives; tu n'es ainsi dégradée, continuait-il, que par la civilisation et par la féroce influence des grands, des rois, des prêtres, des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui t'a perdue. Ah! qu'ils t'avaient bien jugée, les immenses philosophes qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi naturelle, à l'état de nature, car c'est là le bonheur, le vrai bonheur. O état de nature! je t'offre en holocauste tous mes tourments, mes souffrances, mon œil et mes trois dents! O Otahity!... Otahity! tu seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire! et je ne me sers de ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n'en ai pas d'autres, ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée.

Belissan se dit: Voilà sur ce bâtiment un parti, un segment, une fraction de la société. Qui m'empêche d'humilier la société tout entière dans ce segment! de l'écraser!... Qui m'empêche de la mettre sous mes pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d'endurer plus long-temps son contact flétrissant, impur et dégradant. Et à la grande mortification de cette société qu'il méprisait, Belissan élut pour domicile un endroit du faux pont où l'on avait renfermé un veau destiné à la nourriture de l'équipage. Il vécut avec ce veau, parlait à ce veau, mangeait avec ce veau, s'ébattait avec ce veau, et s'écriait parfois, en roulant avec le veau dans son fumier... Rougis et pleure... pleure... société! voilà le cas que je fais de toi! et l'équipage ne fondait pas en larmes; non, l'équipage se pâmait d'aise, car cette nouvelle folie de Belissan l'avait débarrassé de l'ancien clerc.

Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement avec son veau, Belissan vint à vouloir distraire son ami; il lui souffla dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et si bien, que le veau se fâcha, s'irrita et d'un coup de tête enfonça trois des meilleures côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était mourant. On comptait assez sur sa mort; mais, grâce aux soins du supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à retourner à bord au moment où le brick appareilla pour les Moluques.

Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le reprit à son bord en jurant; mais pensant qu'il touchait au terme de son voyage et voulant l'abréger encore, il proposa à Claude de le débarquer aux îles Marquises, reconnues, visitées par Marchand, et à son dire, au moins aussi cythéréennes que les îles des Amis.

Leur nom aristocratique éloigna bien un peu Belissan; mais ayant navigué sur la Comtesse de Cérigny, il pouvait bien aborder aux îles Marquises. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand on lui eut montré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment plus rapprochées qu'Otahity.

Deux mois après une relâche à Acapuleo, le brick mit en panne au vent des îles les plus orientales du groupe des Marquises, on envoya un canot bien armé, qui déposa, à la grande joie de l'équipage, Claude Belissan à la pointe méridionale de l'île Hatouhougou, un peu avant le lever du soleil, et puis l'embarcation rejoignit le brick, qui fit voile vers le sud.

CHAPITRE IV.
Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la philanthropie.

Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature! ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume de la nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit de ratine, et sa veste piquée.