Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette ridicule et mesquine industrie d'eux autres civilisés.

Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île Hatouhougou.

Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre inférieure prodigieusement allongée par le poids d'une espèce de petite écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais, et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet ornement étant de mauvais goût.

Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre.

Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef.

A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude fit un bond énorme de surprise.

Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et obéissance, ce qu'il exprima par une demi-génuflexion, et la position de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité.

Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue, hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur, vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.

Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées tumultueuses qui luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois, les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal, l'homme de la nature.

Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions sociales qu'il voulait fuir.