Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du parfait.—Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait pour le physique.—
De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là, une vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un cœur tout débordant de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être à part,—un homme d'une pureté d'ange,—une manière d'Appollon moral, puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les hommes corrompus ou égarés.
CHAPITRE IV.
Si Albert n'eût pas été si beau, si doux, si aimable, malgré ses scrupules,—certainement Emma eût cessé d'effaroucher sa candeur de jeune homme par ses œillades agaçantes...—Mais Albert avait toutes ces qualités... et puis il aimait tant sa mère... il était si pieux... il savait si bien le grec... le latin... et puis...
Et puis il était seul.
Aussi Emma jura dans sa jolie petite tête qu'Albert serait forcé de lui avouer l'amour qu'il ressentait pour elle;—car quelle jeune fille,—quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir qu'elle était adorée.
Un soir donc, après avoir chanté une délicieuse romance qu'Albert avait accompagnée,—Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil était couché depuis longtemps, et l'obscurité commençait à envahir cette pièce.
Albert était resté au piano,—écoutant encore la voix ravissante d'Emma, quoiqu'elle ne chantât plus, et se laissant aller à une tendre et profonde rêverie.