Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,—comme elle embellissait sa toilette,—comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus vifs, sa taille plus souple, ses pas plus légers.
Si vous l'aviez vue, qu'elle était belle lorsqu'effleurant le gazon tout trempé d'une rosée odorante, elle marchait sans autre but que de marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le feuillage—que de se sentir vivre, en un mot, tant la sève de cette jeune et ardente organisation était animée par cette pensée:—j'ai un amant.
Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvisé sans doute, tant il était bizarrement coupé, là par des roulades brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur.
Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air singulier, et pourtant sa voix fraîche et sonore vibrait si éclatante que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On eût dit un chant d'amour tout étincelant d'espoir, d'ardeur et de jeunesse.
Mais n'allez par maudire Emma.—Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le cœur d'une mère pour cacher sa rougeur, ou répandre ces larmes amères que toute jeune fille pleure à quinze ans en demandant: pourquoi pleurai-je?...
Non, sa mère ne l'aimait pas, c'étaient des âmes de valets qui avaient reçu les chastes confidences de ses premières émotions;—c'étaient des mains mercenaires qui lui avaient donné les livres corrupteurs dont le poison la brûlait, cette pauvre Emma...
Ne la maudissez pas, c'était par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un à aimer. Seulement, des principes froids et sévères n'avaient pu engourdir et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reçus de la nature.
C'était au milieu de nos mœurs mystérieusement corrompues, une folle jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les autres... Une adorable fille d'Otahity livrée à tout l'instinct de ses désirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empêcher son cœur de battre—quand il battait,—ni sa pensée—d'errer—quand elle errait.
C'était une de ces femmes nées pour régner au sérail, et se baigner sous les sycomores de Stamboul, amoureuse, impressionnable, colère, nerveuse, aimant la musique, mais faible et éloignée, aimant encore la molle paresse du Divan, la rêverie dans l'ombre;... fuyant le grand jour, et s'énivrant avec délices des parfums les plus forts;... mangeant à peine, aimant le bal à la fureur,... et bonne et secourable aux malheureux.
Encore une fois, ne maudissez pas Emma.—Telle que vous la savez,... n'est-elle pas assez à plaindre d'aimer Albert.