CHAPITRE PREMIER.
MONSIEUR DE NOIRVILLE.

Ce monsieur occupait le premier étage d'une fort belle maison toute neuve dans la Chaussée-d'Antin.

C'était une suite de pièces meublées avec un luxe écrasant; c'était une profusion de soieries, de dorures et de glaces, de bronzes d'un modèle fort cher, mais fort commun, de ces gravures magnifiquement encadrées, que tout le monde peut avoir; mais pas un tableau, mais rien d'intime, mais rien qui pût révéler un goût de prédilection, mais pas un portrait, pas un de ces meubles anciens auxquels se rattachent souvent tant de souvenirs d'enfance ou de famille; en un mot, tout dans cette maison était riche, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait vide, triste et déserte.

Dans l'antichambre il y avait des laquais splendidement habillés, mais de livrées de mauvais goût; dans l'écurie il y avait de beaux chevaux, sous les remises de belles voitures; mais tout cela manquait de cet ensemble, de cette tenue, de ce je ne sais quoi, de ce rien qui est tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien près d'être extrêmement ridicules.

Ce jour-là, sur le midi, M. de Noirville, enveloppé d'une admirable robe de chambre, bâilla, rumina, se détira, et se mit à une des fenêtres de son salon, qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet étourdissant quartier.

Or, M. de Noirville ne se logeait jamais que sur la rue; car c'était un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les passants.

Après deux heures employées avec autant de fruit, il demanda ses chevaux et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de Noirville.

M. de Noirville était un assez bel homme, mais trop obèse, haut en couleur, et atteignant à peine sa trentième année.

Avant que de s'appeler de Noirville, il se nommait simplement Corniquet; mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les humiliait au possible quand ils le prononçaient en public, M. Corniquet l'avait changé pour celui d'une de ses terres, Noirville, qu'il choisit parmi cinq ou six propriétés magnifiques que lui avait léguées son père, feu M. Grégoire Corniquet, d'abord chaudronnier, puis démolisseur, puis usurier, puis enfin riche à millions.

Malgré son immense fortune, M. Corniquet avait été loin de donner une brillante éducation à son fils; il l'avait envoyé interne dans un collége de Paris, avec un trousseau complet, un couvert d'argent et dix sous par semaine; puis tranquille sur l'avenir intellectuel de ce fils chéri, il avait continué de prêter son argent à cent pour cent d'intérêt.