De sorte que ce fils chéri, déjà d'une nature fort bornée, devint ce qui s'appelle un cancre en langage d'écolier; sale, déguenillé, sot et lourd, bafoué par ses camarades, il traîna sa paresse et sa bonasserie sur les bancs de toutes les classes jusqu'à l'âge de dix-huit ans; alors M. Corniquet père mourut, et M. Corniquet fils se trouva riche de cinquante mille écus de rente.
Le tuteur du jeune héritier était un ami de son père, un homme qui, s'étant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon fort bonne, au moins fort nombreuse.
Ce digne tuteur prit chez lui son pupille, le nettoya, le siffla, le dégrossit un peu, et le lâcha au milieu de sa société, qui l'accueillit comme elle accueillait tout être ayant une valeur intrinsèque de cinquante mille écus de rente.
Au bout d'un an, M. Corniquet, se trouvant émancipé et maître de sa fortune, se lia avec des jeunes gens à peu près aussi riches et aussi nuls que lui: ce fut alors qu'il changea de nom.
Comme ses amis, il dépensa quelques milliers de louis en plaisirs assez grossiers; puis, par un instinct conservateur que lui avait légué son père, se voyant en avance d'une année de revenu, il s'arrêta tout-à-coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dépenses, et, chose fort rare pour un homme de vingt-cinq ans, il prit le parti d'économiser un tiers de son revenu et de vivre fort grandement d'ailleurs avec le reste.
En effet, il eut des chevaux, une fille de théâtre, une maison à lui, un cuisinier et un équipage de chasse, qui lui valut le titre de louvetier de son département.
Malgré cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'administration de la fortune, M. de Noirville était un sot accompli, sans l'ombre d'esprit naturel, n'ayant rien su, rien appris, rien fait, rien pensé, n'étant pas même doué de cette oisive curiosité qui fait chercher quelque distraction dans les arts; non, il vivait comme l'huître sur son banc, sans passions, sans chagrins, sans idées: ne possédant pas la moindre délicatesse de choix ou de goût, il prenait l'opulence pour l'élégance et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait de bonheurs que ceux qu'on paie avec l'or.
Fort indifférent d'ailleurs pour le souvenir de son père qui l'avait enrichi, il lui en savait à peu près autant de gré qu'on en a pour un banquier qui vous a fait faire une bonne affaire.
Après cela, quoique d'une espèce commune, M. de Noirville n'avait pas de façons par trop mauvaises; son tailleur l'habillait passablement; ses amis disaient qu'il était très bon enfant; sa position de fortune lui donnait assez d'influence dans le monde qu'il voyait. Enfin, il se trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentième année en s'amusant de tout ce qui pouvait amuser un homme d'une stupidité désespérante.
Pourtant ce bonheur eut un terme, et quoique nous ayons vu M. de Noirville vêtu de sa belle robe de chambre, et occupé à regarder les passants avec un plaisir si profondément senti, une amère et pénible mélancolie était sur le point de l'accabler.