Cécile n'était pas rigoureusement belle; mais elle avait une de ces physionomies pleines de charme, de grâce et de distinction, dont l'attrait doit vivement frapper les gens d'un goût épuré, qui cherchent dans la figure d'une femme autre chose qu'une régularité froide et symétrique.
Tout en Cécile révélait une âme noble, grande, et surtout un esprit d'une excessive délicatesse: ayant toujours vécu dans le monde le plus choisi, façonnée par son père et sa mère aux habitudes les plus recherchées, dotée d'un tact exquis, don si précieux et si cruel à la fois, qui lui faisait éprouver des jouissances et des peines inconnues aux autres organisations, on ne pouvait reprocher à mademoiselle d'Elmont qu'une sorte de sauvagerie; et cette sauvagerie, on l'expliquerait peut-être par la crainte que Cécile éprouvait de rencontrer dans le monde des idées dont le prosaïsme l'eût douloureusement arrachée de la sphère de pensées d'élite, au milieu desquelles elle aimait à s'isoler.
Les pertes désolantes qu'elle avait faites augmentèrent son goût pour la rêverie et la solitude; frêle et nerveuse, ses impressions devinrent plus vives, puisqu'on dirait que le chagrin double la faculté de sentir; enfin ce sentiment de répulsion instinctive que Cécile éprouvait pour tout ce qui était vulgaire se prononça de plus en plus; car elle n'avait jamais apprécié la fortune que comme moyen de poétiser, par un luxe plein de goût, tout le matériel de l'existence.
Cécile vivait pourtant aussi heureuse qu'elle pouvait vivre depuis la mort de son père et de sa mère; son esprit étendu, profond et naïf, avait trouvé un charme consolant dans la lecture des livres saints et des chefs-d'œuvre de toutes les littératures.
Cette nature si distinguée s'assimilait ces nobles idées, ce magnifique langage, ces caractères imposants qui seuls pouvaient répondre à l'élévation de sa pensée ou à la pureté de son âme, et elle passait ainsi son existence en contemplant les visions splendides de ce monde intellectuel qu'elle évoquait.
Aimant aussi les arts avec passion, et surtout la musique, qui pour elle était la langue divine qui seule pouvait traduire les tristes et sublimes rêveries que lui inspiraient la religion, le souvenir de sa mère, ou l'amour éthéré qu'elle rêvait parfois. Aux arts aussi Cécile demandait des consolations et l'oubli du présent.
Elle resta donc dans la plus profonde retraite jusqu'au moment où son oncle lui fit part des propositions de M. de Noirville.
Ce jour-là, ne se doutant de rien, la pauvre Cécile était retirée dans le parloir qui précédait sa chambre à coucher.
Ce parloir était pour mademoiselle d'Elmont l'objet d'un culte religieux.
Lorsque le marquis d'Elmont avait quitté son ambassade, se voyant presque sans fortune, il avait dû choisir un appartement modeste; or, par le plus grand hasard, il trouva ce qui lui convenait dans l'ancien hôtel d'Elmont, propriété qu'il avait vendue avant la révolution, voulant réaliser sa fortune pour passer à l'étranger.