Ce fut donc dans le logement de garçon qu'il avait occupé du vivant de son père, que le marquis d'Elmont se retira avec sa femme et sa fille: c'était six petites pièces situées au troisième étage, et donnant sur le vaste et magnifique jardin de l'hôtel bâti dans le centre du faubourg Saint-Germain.
Le reste de l'habitation était loué à je ne sais quelle compagnie d'assurance.
Il fallait bien du courage pour braver ainsi tant de souvenirs amers, et, malgré cela, M. d'Elmont trouvait un charme doux et triste à pouvoir raconter à sa famille son enfance et sa jeunesse dans les mêmes lieux où elles s'étaient écoulées si heureuses et si insouciantes.
Il aimait encore à lui montrer le jardin où il jouait tout petit enfant, et le banc de marbre sur lequel sa grand'mère aimait à s'asseoir pour jouir des derniers rayons du soleil.
Ces vieux arbres, qui avaient vu sous leur ombrage tant de générations de cette ancienne famille, étaient pour M. d'Elmont autant de témoins muets de son opulence passée. Cette idée le consolait, et il éprouvait ainsi moins de chagrin à voir l'antique berceau de sa famille livré à des mains étrangères.
On conçoit avec quel respect Cécile conserva l'appartement qu'elle habitait dans cet hôtel; son oncle vint s'y établir avec elle, et elle se garda de changer rien à ses dispositions.
Ce parloir, qu'elle aimait tant, était la pièce où sa mère se tenait d'habitude; une harpe, un piano, un chevalet et une bibliothèque de Boulle, en faisaient les principaux ornements.
Les murailles étaient cachées par de vieux et nobles portraits de famille, par ceux de sa mère et de son père, puis, sur des étagères, on voyait une foule d'objets rares et précieux que M. d'Elmont avait rapportés de ses voyages, ou que des amis bien chers lui avaient donnés comme des souvenirs; çà et là on admirait encore quelques tableaux de l'école italienne ou hollandaise, un beau morceau de sculpture, ou une magnifique esquisse offerte par un de ces grands artistes de tous les pays, que le père de Cécile admettait avec tant de bonheur dans son intimité.
Enfin des jardinières remplies de fleurs garnissaient les fenêtres ombragées par la cime des hauts tilleuls du jardin et quelques camélias, ou quelque autre arbuste de prédilection, soigneusement placé dans un beau vase de vieux Sèvres bleu, aux armes de sa famille, ornait la table de travail de Cécile, car tout, dans cette retraite élégante et modeste, rappelait un ami, une impression ou un souvenir.
Mais ce qui surtout était d'un prix inestimable pour Cécile, c'était un antique nécessaire à écrire qui avait servi à sa mère pendant l'émigration, et qu'elle ne regardait jamais sans sentir ses yeux se mouiller de larmes.