Car il y a dans les sociétés qui déclinent, des instants de vertige tels, que des rhéteurs, ne se contentant plus des systèmes faits pour les hommes, sont nécessairement obligés d’inventer des hommes pour les systèmes nouveaux qu’ils créent.
Oui, alors on suppose l’homme perfectionné, éclairé, dépouillé de son limon primitif, entraîné vers le bien, comme l’aiguille aimantée vers le pôle—et l’on part de cette menteuse et déplorable théorie pour lui donner des droits, pour élever des codes politiques destinés à régir ces êtres régénérés comme on les appelle.
Malheureusement il ne manque aux nouveaux Prométhées que le feu qui puisse animer ces produits fantastiques de leur imagination, autrement dit la vérité.
Aussi qu’arrive-t-il,—vous comptez sur des anges à conduire et pour cela que faut-il, mon Dieu! une rêne d’or ou de soie, un sceptre d’ivoire... à peine quelques liens fragiles... et encore cachés sous des fleurs... et encore... doux anges pourquoi les diriger? Leurs ailes nacrées ne tendront-elles pas à les porter vers un ciel d’azur,—leur âme immortelle ne s’élancera-t-elle pas vers l’infini!—livrons-les donc à la noble impulsion de leur nature; encore une fois croyez aux anges... c’est si consolant, cela épanouit tant le cœur... il y a tant de poésie dans cette conviction.
—Et l’on croit aux anges.
Alors comme on croit aux anges, on devient philanthrope, ami de l’homme, bienfaiteur de l’humanité,—apôtre de la liberté et de l’égalité.
Malheureusement il se trouve que les beaux anges sont des démons hideux, sordides, implacables, stupides qui, d’un bond, brisent rênes d’or et chaînes de fleurs,—incendient, pillent, égorgent, et ivres de sang et de vin, se vautrent au milieu des débris fumants d’une société tout entière,—jusqu’à ce qu’un mors de fer et un fouet sanglant tenus par une main rude et forte les ramènent à leur joug.
—Voilà ce qui est arrivé plus d’une fois,—et voilà ce qui m’a dégoûté de croire aux anges;—car ainsi que tout homme d’âme généreuse, j’y ai longtemps cru,—mais je n’y crois plus.
Au contraire, maintenant,—rien ne me semble plus pernicieux, plus anti-social, que de faire voir l’homme en beau.
—Les hommes qui ont bien gouverné,—ou qui du moins ont exercé la plus grande influence sur les hommes;—car qui peut juger du bien ou du mal gouverner?—Ceux-là, dis-je, qui ont agi le plus puissamment sur les hommes—sont ceux qui ont le mieux étudié, connu, approfondi, leur nature,—qui se sont le plus rapprochés du vrai,—et se sont convaincus de cette maxime que je donnerais peut-être comme juste et simple si elle n’était pas mienne:—que lorsqu’on gouverne des hommes, il ne faut jamais penser qu’à leurs vices.