Je parle des avocats au criminel, qui plaident ayant la conviction intime de la culpabilité de leur client,—qui défendent l’auteur d’un meurtre flagrant. Je me hâte de déclarer que j’ai toujours admiré sans la comprendre cette sublime abnégation de l’avocat.

Mais pour en revenir à notre consolé, voilà que le soir même du jour où il a lu ce beau livre si consolant, il court avant l’heure accoutumée chez sa maîtresse, pour lui dire combien il croit en elle,—de sorte qu’il trouve, chez cet ange descendu des cieux, un rival en train d'être heureux, et ce rival est un ami intime qu’il a obligé de son crédit et soutenu de son épée...

Le lendemain son bon vieux fidèle serviteur, qui tout-à-fait né pour le prix Montyon,—et jusque-là, vrai modèle de vertu,—parce qu’il n’avait pas été tenté,—son fidèle serviteur s’approprie une bourse que son maître a laissé errer négligemment, depuis qu’il a foi aux hommes.

Et puis le surlendemain, cet excellent peuple, prenant notre consolé pour un empoisonneur, parce qu’il a l’air distrait et marche rêveur, pensant aux réalités peu consolantes, qui viennent de l’accabler, cet excellent peuple le met dans la dure alternative d'être assommé, ou d’avaler un flacon de vinaigre anglais, trouvé sur lui, afin de prouver en le buvant, que cet anti-cholérique n’était pas du poison destiné à éclaircir cette estimable population.

L'homme consolé, naturellement fort perplexe se décide enfin pour le vinaigre, et en meurt, ou peu s’en faut.

Or, s’il en revient,—il me semble qu’il commencera d’abord par maudire l’écrivain consolant, qui l’avait ainsi lancé nu, désarmé, souriant et crédule,—au milieu d’un monde armé de haine, de cupidité, de luxure, d’envie et cuirassé d’égoïsme. Il me semble qu’il aura le droit de haïr les hommes de toute la confiance qu’on lui avait inspirée à leur égard,—et que peut-être le but consolant du livre aura été manqué.

Que si au contraire, on avait dit à notre désolé consolé, défiez-vous des hommes,—Monsieur,—ici-bas chacun joue pour soi,—on ne saurait trop vous le répéter, Monsieur,—l’envie et l’égoïsme—sont les deux grandes sources d’où découlent toutes nos passions, tous nos sentiments, et encore, Monsieur,—il est inutile de diviser ce qui fait un tout,—l’envie n’est que la manifestation de l’égoïsme,—car l’envie exprime ce que l’égoïsme pense.

Ainsi, Monsieur, pénétrez-vous bien de ceci.—Ce qui vous bat dans la poitrine,—ce qui à chaque pulsation semble vous dire:—tu vis.—C'est l'égoïsme,—c’est le moi.—

L'égoïsme,—admirable Protée qui prend toutes les formes, qui joue tous les sentiments,—semble se plier à toutes les abnégations,—parce qu’au fond il y trouve sa pâture et sa vie—comme ces hideux vampires qui savent revêtir les formes les plus séduisantes pour mieux pomper au cœur de leurs victimes le plus pur d’un sang chaud et vivifiant.

Quant au bien que fait l’égoïsme, Monsieur, cela ressemble assez aux effets salutaires de la foudre,—qui après avoir tué dix personnes, rendra par hasard le mouvement à un paralytique.