Ceci est triste, triste je le conçois;—mais cela est.—Ne comptez donc jamais sur un sacrifice de la part des autres,—et attendez-vous à être sacrifié si vous tenez mal vos cartes dans cette partie ou chacun tire à soi.—Je vous le répète, Monsieur, ceci est triste,—et nos régénérateurs patentés n’ont obtenu aucune amélioration morale,—jusqu’à présent,—parce que les hommes ne seront vertueux que lorsqu’on leur prouvera qu’il est matériellement de leur intérêt d'être vertueux.—Or ici est la difficulté, Monsieur,—car qui dit vertu dit dévoûment aux autres;—et qui dit intérêt,—dit dévoûment à soi-même.

En fait d’amour et d’amitié,—de relations sociales ou politiques,—il faut donc choisir, être dupe ou fripon,—vous voilà prévenu, Monsieur;—maintenant mettez vos mains sur vos poches, et entrez dans le coupe-gorge.

Alors notre homme désespéré, comme on dit, par cette vérité brutale,—se hasardera dans le monde, mais avec défiance, calcul et soupçon.—Il examinera, il craindra et il atteindra enfin ce point culminant de la sagesse,—le doute.—

Une déception qu’il aura prévue,—une séduction intéressée à laquelle il aura échappé,—une arrière pensée qu’il aura déjouée,—ne le consoleront pas il est vrai de la dégradation humaine,—mais lui donneront le moyen de lutter contre elle.

Chaque découverte qu’il fera dans le cœur social, ne changera pas cet abîme noir et profond en prairie verte et riante,—mais au moins elle donnera au désespéré le moyen de se conduire à travers ses circuits ténébreux.

Ou bien, comme après tout, l’égoïsme n’est pas toujours au vif,—comme grâce à la civilisation, le vice a ses coudées franches, que le champ de la corruption est vaste; comme il y a mille manières, mille espèces de démoralisation, comme on en a fait un échange fort avantageux, comme il existe au fond du cœur des hommes une touchante sympathie qui les porte à s’unir pour tromper leurs semblables...

De ce que la collision des vices n’est pas inévitable; de ce que n’ayant par hasard—marché dans le soleil de personne; de ce que les voleurs partagent scrupuleusement entre eux, voleurs, le butin qu’ils ont pillé;—de ce qu’ayant passé à côté du reptile sans le froisser,—le reptile ne l’aura pas mordu.....

Notre désespéré—conclura peut-être que les serpents sont sans venin,—et les hommes sans cupidité, sans haine, sans égoïsme.

—Alors les trouvant d’autant meilleurs qu’on les lui avait montrés plus méchants, ne sera-t-il pas plus véritablement consolé que celui qui les trouvera envieux et cupides, croyant les trouver bons et dévoués?

Me sera-t-il enfin permis de conclure... que le système qu’on attaque comme désespérant a pourtant, ce me semble, deux avantages réels.