Encore une fois, oui, je l’avouerai, Tintilla était horriblement mal élevée, impudente, éhontée; mais, je le répète, je la trouvais charmante ainsi.
Et puis, il ne faut pas croire non plus que Tintilla n’eût que des défauts, elle possédait aussi des qualités, et de précieuses qualités.....
D'abord elle dansait la Tuanchega dans la perfection... Vive Dieu! oui, elle la dansait, et si bien, qu’elle eût fait étinceler les yeux ternes d’un mort;... et moi, qui n’avais que seize ans, jugez donc! Et puis Tintilla savait encore une foule de boléros si drôles, si amoureux, qu’elle accompagnait sur sa guitare ou avec ses castagnettes, d’une façon tellement folle, gentille et libertine, que j’étais fou, mais fou à lier, de Tintilla la Bohême.
Et puis hardie à cheval! il fallait voir! tirant le pistolet presque aussi bien que son père.
Et puis enfin, par-dessus tout... mais malheureusement on ne peut pas dire ces choses là... toujours est-il que j’en étais furieusement épris.
Si épris qu’un jour elle voulut me forcer à l’accompagner sur l'Alaneda, par un beau dimanche de juin, quand tout Cadix était dehors, elle dans son damné costume de Bohême de toutes les couleurs, et moi en grand uniforme; je cédai à son caprice, et j’y gagnai trois jours d’arrêts, que notre vieil animal de capitaine de frégate m’infligea avec la joie la plus hargneuse, la plus maligne du monde.
Pourtant je gagnai aussi à cette liaison de devenir un des officiers les plus assidus à leur service. Car j’avais une telle frayeur des arrêts, et un tel appétit de la terre, que j’étonnais tout le monde par mon zèle et mon exactitude. Je vécus ainsi trois mois, au grand scandale des honnêtes gens et de mon banquier, qui ne cessait de me répéter: Vous ne quittez pas les courses de taureaux, les combats de coqs, les salles d’armes et les académies; vous vous êtes engoué d’une franche catin, passez-moi le terme, et de monsieur son père, qui vit à vos crochets; au lieu de fréquenter la bonne compagnie, où vous seriez si bien placé, où vous trouveriez des plaisirs décents, etc.
A cela, moi je répondais avec une naïveté d’enfant: Je n’aime pas les plaisirs décents; en fait de bonheur, personne n’est meilleur juge que soi-même: je me trouve bien comme cela, et j’y reste. Le fait est que j’étais extrêmement heureux, seulement je maigrissais à la vue, quoique je mangeasse avec emportement.
Mais j’oubliais de dire de quelle façon mon ami Hasth’y dompta mon cheval Frasco: les caveçons, les entraves, les coups, les mors à bascule, à crocs, à lame, ne faisant rien sur ce caractère sauvage et opiniâtre..., Hasth’y me conseilla de priver Frasco de sommeil.
Pour ce faire, je le faisais attacher très-court à son râtelier par une forte chaîne de fer, et mon palefrenier se relevait avec un autre de mes gens, pendant la nuit, pour lui faire entendre un roulement continuel de tambour. Au bout de cinq jours de ce régime, je montai Frasco et le trouvai souple comme un gant.