Vous m’avouerez que ce sont là de ces sortes de services qu’on n’oublie pas. Aussi mon intimité avec Hasth’y se resserra-t-elle. Je lui prêtais de l’argent qu’il ne me rendait pas, ce dont j’étais ravi, car sans connaître alors beaucoup les hommes, je devinais par instinct que les obligations de ce genre, qu’il contractait avec moi, devaient le rendre plus indulgent sur ma liaison avec sa fille.
Ce n’est pas que le digne homme fût gênant. Mon Dieu non! la chambre de Tintilla était fort éloignée de la sienne et les fenêtres donnaient sur le rempart; tous les soirs je sortais à dix heures par la porte et je rentrais par la fenêtre; les convenances étaient donc parfaitement gardées, et la réputation de la veuve du contrebandier ne courait aucun risque.
Une seule chose m’intriguait assez dans les commencements, c’est que mon excellent ami ne me parlait jamais de madame Hasth’y. De cela j’augurai assez sagement que des chagrins de famille avaient dû profondément ulcérer le cœur du père de Tintilla, qui, séparé d’une coupable épouse, mettait toute sa joie, tout son avenir dans sa fille.
Ou bien qu'Hasth’y n’était pas plus veuf que sa fille n’était veuve et que Tintilla était bâtarde.
Après tout, qu’est-ce que cela me faisait à moi? je n’étais ni maire, ni curé; aussi, jamais je ne fis à ce sujet la moindre question qui eût pu embarrasser mon ami.
Du reste, Hasth’y était fort amusant à entendre, et nous passions, ma foi, des soirées fort pleines, sa fille et moi, en fumant et buvant de l’agria glacée, à l’écouter parler de ses aventures; car il avait fait, disait-il, par-ci par-là, un peu de guerre dans les guérillas, et un peu de contrebande avec monsieur son gendre. Or cette vie de partisan ne manque ni de poésie, ni d’étrangeté; vivre dans les montagnes au bord du torrent; franchir des précipices en s’accrochant à une corde, tout cela nous paraissait charmant à nous deux: aussi nous brodions sur ce thème les plus beaux romans qu’on puisse imaginer.
J'étais donc fort heureux, point jaloux du tout, surtout depuis que Tintilla m’avait sacrifié les assiduités d’un certain colosse appelé Matteo Torreados, fort en vogue, qu’elle paraissait accueillir avec assez de coquetterie; aussi rien ne semblait-il devoir troubler mon heureuse existence. Un jour pourtant que j’entrais chez Hasth’y, je rencontrai sous le pâtis un grand homme scrupuleusement enveloppé dans un manteau brun, qui sortait de chez mon ami.
Quoique son chapeau fût enfoncé sur ses yeux et que sa cape fût relevée jusqu’à son nez, je vis assez sa figure rude et brune pour être convaincu que je ne l’avais jamais rencontré chez le père de Tintilla.
L'homme au manteau se rangea pour me laisser passer, et j’entrai avec un cruel pressentiment, qui, je ne sais pourquoi, se rattachait à la visite de cet inconnu. En effet, je trouvai Tintilla toute rêveuse, et Hasth’y profondément préoccupé.—«Nous quittons Cadix pour une quinzaine,» me dit cet excellent homme; Tintilla, elle, ne me dit rien; seulement elle me regarda d’une certaine façon que je connaissais bien, ce qui fit que je me promis de ne pas quitter Tintilla, quoiqu’il pût m’arriver.—«Et où allez-vous donc, lui dis-je?—Oh! vous êtes bien curieux, seigneur Arthur.—Je puis bien être curieux de savoir où vous allez..., lui dis-je, puisque je veux aller avec vous.—Avec nous! répéta-t-il avec les marques du plus profond étonnement, avec nous!... Tintilla, dit-il à sa fille, d’un air si stupéfait qu’il en était comique.—Et pourquoi pas? dit Tintilla.—Pourquoi pas? lui dis-je à mon tour.—Pourquoi pas? reprit Hasth’y... Allons donc! tu es folle, enfant.—Non, je ne suis pas folle; s’il le veut, il peut venir.» Puis elle parla assez longtemps à l’oreille de son père, qui finit par dire: «Si tu promets cela, à la bonne heure! Eh bien, seigneur Arthur, nous allons visiter... visiter un de nos parents dans les montagnes de la Ronda.—Et vous y allez seul? lui dis-je.—Seul avec Tintilla.—Pour quinze jours?—Pour quinze jours.—Je pars avec vous.—Et votre frégate? me dit Tintilla.—Ma frégate!... Eh bien elle m’attendra, je m’en moque, le service du roi m’ennuie. Si à mon retour ils me donnent des arrêts pour trop longtemps, je me fais bourgeois.»
Je fus largement payé de ce sublime dévoûment par un coup d'œil de Tintilla. Le soir de ce jour, cet animal de capitaine de frégate que j’ai dit, me fit appeler au moment où je me disposais à descendre à terre.—Vous allez à terre, Monsieur?—Oui, capitaine.—J'y consens, mais soyez ici avant la retraite.—Pourquoi cela, capitaine, avant la retraite? Ne puis-je pas rester la nuit à terre? Mon tour de garde n’est que dans deux jours.—Il n’y a pas d’explications à vous donner, on sait vos allures, Monsieur; et puisque vous voulez à toute force ruiner votre santé et votre bourse, il est du devoir de vos supérieurs de mettre ordre à vos débordements.—Cela suffit, capitaine, dis-je d’un air sournois, et riant sous cape de la figure qu’il ferait en ne me revoyant ni le lendemain, ni le surlendemain, ni... ni... etc. J'arrivai chez Tintilla léger comme un oiseau, et comme je n’avais emporté du bord que du linge et de l’argent, je trouvai chez Hasth’y une surprise fort agréable que m’avait ménagée sa fille... C'était un costume de majo complet fait à ma taille. Ce costume était de couleur brune, avec des broderies et galons de soie noire sur toutes les coutures; rien n’y manquait, depuis le chapeau jusqu’aux grandes guêtres de cuir de Séville brodées de soie de mille couleurs, et garnies de larges éperons d’acier brillant qui rappelaient ceux des chevaliers du moyen-âge.