Tintilla voulut me coiffer à la bohême; elle releva mes cheveux que je portais fort longs et les noua par derrière, ce qui faisait à peu près une coiffure à la chinoise; puis elle m’attacha sur la tête un grand mouchoir de soie rouge dont les bouts flottaient sur mes épaules, et me coiffa ensuite d’un chapeau tout plat et à larges bords.

Ma veste brune était doublée de satin cerise comme l’écharpe, et ornée de deux gros réseaux de soie noire à franges, qui faisaient des espèces d’épaulettes; le gilet était de satin noir, et garni, ainsi que la veste, d’une multitude de petits boutons d’or; la culotte courte de tricot brun avait aussi une rangée de ces petits boutons d’or, qui couraient tout le long de la cuisse sur un large galon de soie noire qui s’arrêtait au-dessus des guêtres. Vêtu de la sorte, et monté sur Frasco, équipé à la moresque, ayant à mon côté ma carabine et un long poignard de marine passé dans ma ceinture, j’étais méconnaissable. Tintilla, hardiment placée sur un fort beau cheval rouan, était habillée en femme et avait un costume tout pareil au mien.

Enfin Hasth’y, vêtu d’un costume de même façon que le nôtre, mais de couleur noire, maniait avec une habileté rare un petit cheval pie, qui m’avait bien l’air de venir de Tunis.

Ce fut donc par un beau clair de lune, par le temps le plus délicieux du monde, au bout de la mer qui mourait sur la grève, que nous sortîmes de Cadix, Tintilla, son père et moi, bien montés, bien armés, bien enveloppés dans nos manteaux et fumant nos cigarritos (car Tintilla fumait aussi son petit papelito, la vraie Bohême qu’elle était!). Nos cigarritos, dont l’odeur suave se mariait merveilleusement à la senteur forte et aromatique que les bruyères espagnoles exhalent pendant ces belles nuits, si douces et calmes. Nous avions pour toute suite un vieux nègre, perché sur une grande mule blanche, qui faisait fièrement sonner ses sonnettes.

Nous devions marcher toute la nuit pour éviter la grande chaleur du jour, et nous arrêter seulement à Xérès, où Hasth’y avait, disait-il, une visite à faire.

CHAPITRE II.

En arrivant à Xérès, nous allâmes loger chez le seigneur Juan Dulce, l’hôte que Hasth’y y avait à visiter.

Juan Dulce demeurait tout au bout de la ville, près de la Chartreuse; sa maison, isolée, paraissait vaste et commode.