Il vint à notre rencontre, et je n’oublierai jamais sa belle et respectable figure. Comme sa haute taille était un peu voûtée par l’âge, il s’appuyait sur un des bâtons à crosse appelés cachiporra; ses grands cheveux blancs et brillants comme de l’argent, s’échappaient d’une résille noire qui couvrait sa tête, et jamais gentilhomme espagnol n’avait été plus noblement drapé sous les longs plis d’un vaste manteau brun.

Sans même s’informer de mon nom, le bon vieillard m’accueillit avec une cordialité expansive qui m’aurait touché jusqu’aux larmes, s’il ne m’avait pas paru un peu ivre. Quoiqu’il en eût, il nous prévint que le dîner nous attendait, un simple puchero, dit-il avec une feinte et orgueilleuse modestie.

Tintilla disparut et revint bientôt vêtue de ses habits de femme.

Le dîner fut parfait. L'olla podrida, épicée à vous brûler le palais; le guspacho, frais à vous donner le frisson; le vin de Xérès, je n’en dis rien; quant au vin de Catalogne, il sentait la peau de bouc à ce point de vous faire croire qu’on aspirait la vapeur d’une chévrerie; en un mot, tout était délicieux.

Au dessert un nègre apporta un flacon de muscatelle, des cigares, un brazero, et se retira. Alors Juan Dulce dit à mon ami Hasth’y: «Ah ça, maintenant que nous sommes seuls, compère, parlons de notre affaire.»

A ces mots, Hasth’y fit un signe à Tintilla, qui, sans plus de cérémonie, se leva de table, alluma un cigare, qu’elle passa de ses lèvres aux miennes, prit un cigarrito pour elle, et me dit: «Querido, viens-tu te promener?—Pourquoi s’en vont-ils? dit le bon vieillard en vidant d’un air capable son grand verre rempli de muscatelle. Corps de Christ, pourquoi s’en vont-ils, mon compère? est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l’escorte?

Avant que j’aie pu entendre la réponse du père de Tintilla, elle m’avait entraîné, sans aucune résistance de ma part, je l’avoue, dans un grand jardin tout couvert de berceaux de vigne qui avaient pour supports des palmiers et des orangers. Sous ces berceaux épars et presque impénétrables aux rayons du soleil, s’étendait un gazon touffu, sur lequel le prévoyant et sensuel Juan Dulce avait disposé plusieurs bons carreaux bien moelleux et bon nombre de nattes de Lima, afin qu’on pût s’asseoir à l’ombre sans craindre la fraîcheur qui pouvait résulter du voisinage d’un grand bassin à cascades dont l’eau filtrait quelque peu sous les hautes herbes si touffues.

C'était, pardieu, un séjour charmant que la retraite de Juan Dulce, et ces sombres voûtes de verdure me paraissaient surtout faites exprès pour passer mon après-dînée, couché mollement sur le dos, en fumant mon cigare et en entendant chanter ma maîtresse. Aussi dis-je à Tintilla: «Chante-moi quelque chose; mais avant, explique-moi donc de quelle diable d’escorte veut parler ce vieux bonhomme qui a de si bon vin, et qui se le prouve à lui-même avec tant de complaisance?

—«Une escorte! Querido mio... que je sois damnée si je sais ce que tu veux dire.

—Pardieu! je le sais moi, car j’ai bien entendu Juan Dulce demander à Hasth’y: Est-ce que ta fille et son amant ne sont pas de l’escorte? Or, la fille d'Hasth’y, c’est toi, et ton amant, c’est à peu près moi, je suppose.