—Tu es fou, cœur de diable, dit Tintilla en riant et en m’embrassant comme une folle. Tiens, Querido, laisse-moi t’arranger ce carreau sous ta tête, cet autre sous tes épaules, celui-ci sous ton bras, allons, étendez-vous bien, mon sultan, et pendant que vous fumerez, moi je vous chanterai, pour vous endormir, les Trois Baisers de la Bohémienne, tu sais, Querido? Justement voici la guitare du vieux bonhomme.
—Non, non, par le diable!... ne chante pas cela si tu veux m’endormir, entends-tu, Tintilla? m’écriai-je en me levant à demi.
Mais la damnée fille pinçait déjà les cordes de la guitare et préludait par des cadences perlées, qu’elle laissait tomber d’une voix suave et argentine qui faisait tout vibrer en moi.
—Encore une fois, pas cela, Tintilla! m’écriai-je d’un air suppliant.
—Tu m’entendras, me dit l’entêtée; et, se penchant sur moi, elle me donna un long baiser qui me rendit incapable de la contredire, et je retombai résigné sur les carreaux de Juan Dulce.
Sur ma foi, je vivrais mille ans que je me souviendrais toujours de la figure et de la pose de Tintilla pendant qu’elle chantait, que je n’oublierais ni les accents, ni les modulations de sa voix, ni la senteur balsamique des palmiers, ni la façon bizarre et coquette dont la Bohême était éclairée; le soleil, à son déclin, jetait ses chauds et derniers rayons sur le berceau de vigne qui nous abritait; et, par un admirable caprice de la lumière, un de ces rayons passant à travers quelques feuilles moins serrées, tombait d’aplomb sur la figure pâle et jaune de Tintilla, qu’il couvrait d’une clarté vermeille.
Oh! qui la peindrait ainsi ferait un ravissant tableau! Assise à la mauresque sur un carreau, une jambe pliée sous elle et l’autre étendue, et cette autre, chaussée d’un bas écarlate à coins noirs, relevant un peu son jupon jaune bien drapé qui se découpait sur son corsage rouge tout broché d’or.
Mais qui pourrait peindre ses doigts fins et longs voltigeant sur la guitare, ses cheveux noirs tressés de rubans incarnats? Qui peindrait cette figure si mobile et si animée, brusquement éclairée par un rayon qui semblait la dorer, et la faisait resplendir sur le fond noir et sombre du feuillage?
Et tout au bout du jardin, cette cascade transparente que le soleil faisait reluire comme un globe de cristal lumineux! et cette chaleur énervante qui rend la mollesse si voluptueuse!..... qui peindrait cela?..... Et ce silence..... interrompu seulement par les chants de Tintilla! et le murmure de la cascade qui voilait légèrement la voix de la Bohémienne, et lui donnait un charme indicible et comparable à celui que prête la vapeur à un paysage! Encore une fois, qui rendrait dignement ce tableau?
Et moi, je voyais cela, vrai, réel, avec une imagination de feu; je voyais cela, j’entendais cela à demi-couché, ayant encore la tête exaltée par la chaleur et la fumée. Je me disais: j’ai seize ans, je suis jeune, libre, riche et fort..... Cette femme est à moi..... Rien au monde ne peut empêcher qu’elle soit à moi!—Oh! alors j’éprouvai une de ces plénitudes de bonheur et de bien-être, une de ces dilatations de cœur qui, plus tard, font prendre en grande pitié ces creuses rêveries de gloire et de renommée; car il me semble que la gloire ne peut et ne doit jamais donner une sensation plus profondément délicieuse que celle que j’éprouvais alors.