Pour m’achever, c’est le boléro suivant que j’entendais chanter avec une expression d’amour et de volupté irritante impossible à rendre, et qui empruntait un nouveau charme du lieu, de la solitude, du soleil couchant, que sais-je, moi? et puis cela chanté en andalous avec la prononciation gutturale et sonore des Arabes; encore une fois, c’est impossible à peindre.
Voici le boléro:
LES TROIS BAISERS DE LA BOHÉMIENNE.
«Shispa’y a vingt ans, et à vingt ans Shispa’y n’a pas d’amant; si Shispa’y était laide, je vous dirais: Plaignez Shispa’y. Mais Shispa’y n’est pas laide; au contraire, Shispa’y est belle, et si belle, que lorsqu’elle se baigne dans l'Irmack avec ses compagnes, toutes la regardent d’un air de haine et d’envie. Mais à quoi te sert ta beauté, Shispa’y? Le Juif a aussi de beaux sequins luisants qu’il cache, qui ne servent à personne, et dont lui-même ignore la valeur, puisqu’il s’est refusé tous les plaisirs qu’on se procure avec la richesse.
«Le Juif est bien riche, Shispa’y, et pourtant un pauvre esclave haletant, manquant de tout, viendrait à genoux, les mains jointes, lui dire: Seigneur, donnez-moi une piastre, que le Juif lui donnera plutôt un coup de kanghiar qu’une piastre; tu fais comme le Juif, Shispa’y, qui peut tout avoir et se prive de tout parce qu’il ne connaît rien. Mais sais-tu ce qui lui est arrivé au Juif?—Je vais te le dire, Shispa’y.
«Une nuit, des klephtes, qui lui voulaient plus de bien que de mal, sont entrés dans sa maison pendant qu’il dormait, et l’ont doucement garrotté avec leurs belles ceintures de soie ouvragée.
«Et puis ils ont commencé à prendre les sequins du Juif, non pour les voler par Mahom, mais pour lui acheter du bon vin de Chiraz et du bon miel d'Eschil, et des torches de gomme d’olivier qui sentent si bon; et ils ont apporté tout cela dans la maison du juif; entends-tu, Shispa’y?
«Et les klephtes lui ont dit avec de grandes menaces:—Toi qui n’as jamais bu que de l’eau froide et insipide de l'Irmack, bois ce vin de Chiraz;
«Toi qui n’as jamais senti que l’odeur mauvaise de tes vieux murs, sens les parfums de cette gomme embaumée;
«Toi qui n’as jamais mis sous ta dent que du maïs cuit sous la cendre, goûte ce miel mêlé d’ambre et de raisin de Corinthe.