Pendant ce mois de captivité, vingt fois je me reprochai ma faute; je me disais: j’ai agi comme un sot, il fallait rester, peut-être que ma bizarre aventure aurait intéressé cette femme à mon amour. Enfin, ce furent des remords affreux pendant les premiers huit jours, puis je n’y pensai plus, puis je l’oubliai.
Comme mon temps de prison finissait, notre frégate reçut l’ordre d’aller à Malte, et nous partîmes le jour où j’appris par la voix publique, qu'Hasth’y et ses associés avaient été qui pendus, qui aux galères. Mon ami intime était, j’aime à le croire, de ces derniers. En conscience je le regrettai un peu, car il est de ces amitiés qu’on n’oublie pas.
CHAPITRE IV.
Lorsque plus tard je vins à me rappeler cette singulière aventure, par une bizarrerie assez étrange, le souvenir de la jeune femme si Française, si jolie, si distinguée, s’effaça peu à peu de ma mémoire, et je me remis à penser avec acharnement à Tintilla la Bohême!
Malgré moi je voyais toujours ses grands yeux noirs vifs et hardis, son teint pâle, sa taille souple et lascive.
Or, ce souvenir et bien d’autres me damnaient.
Car voilà comme nous sommes, misérables créatures! Je dis nous, car qui de nous n’a pas aimé aussi, sa Bohême, sa Manon, sa Tintilla?
Oui, on a seize ans, on aime le bien, on y croit, on est plein d’espoir et d’amour,—on cherche la sœur de son âme, comme on dit alors,—et puis on rencontre une femme facile qui a l’imagination bien corrompue, le cœur bien ossifié!
Alors on devient amoureux à lier de cette femme! à elle, tout ce rêve d’amour et de jeunesse! à elle, les belles illusions dorées de ces seize ans! à elle, à elle seule, ce beau et bon cœur, bien dévoué, bien noble et bien ardent!
De sorte qu’on use sur cette âme sèche, froide et dure, tout ce pur et saint amour du jeune âge.