Et puis plus tard, si le hasard vous jette une femme tendre et passionnée, qui vous aime avec idolâtrie,—vous n’avez plus pour répondre à cet amour profond et vrai,—qu’un cœur flétri, un esprit égoïste et des sens blasés, car vous avez prodigué et épuisé à tout jamais, pour une femme méprisable, ces précieux trésors d’amour et de jeunesse, qui, bien qu’on dise, ne se renouvellent plus.
Aussi croyons-nous profondément à cette vulgarité sublime.—On n’aime qu’une fois dans sa vie.
Pour arriver à la conclusion de cette histoire, je suis forcé de passer sous silence un assez grand laps de temps, quelques années d’une vie voyageuse et inoccupée, folle ou triste, vie d’opposition et de contraste, s’il en fût, et supportable en cela qu’elle était au moins toute imprévue.
Or, après une campagne du Levant assez longue qui suivit ma station à Cadix, et dura, je crois, trois ans, je revins en France pour y aller prendre les eaux dans les Pyrénées, afin de me guérir des suites d’une blessure assez douloureuse.
Je m’arrêtai à quelques lieues de Perpignan chez un de mes amis, qui possédait, dans une position délicieuse, une fort belle terre, où je me décidai à rester quelque temps.
Un jour qu’il recevait quelques visites de voisines de campagne, je fus frappé de l’air profondément chagrin d’une jeune fille qui n’était pas jolie, mais dont la figure avait une expression ravissante de grâce et de beauté; je demandai à la femme de mon ami qui elle était. «Ah! bon Dieu, me dit-elle, c’est une pauvre enfant bien à plaindre, il y a six mois qu’elle devait se marier avec un de nos voisins de terre, le fils d’un homme fort riche. Quoique ce jeune homme fût un sot, cette ange de douceur et d’amabilité en était éprise sans aucune arrière-pensée d’intérêt, je vous jure, car elle est riche, et avait auparavant refusé un parti aussi brillant comme fortune; cet imbécile s’est amouraché d’une femme qui est à mille lieues de valoir cette charmante personne, mais qui est, dit-on, d’une grande naissance. C'est à cette considération qu’il a sacrifié l’affection la plus pure et la plus désintéressée. Depuis ce temps la pauvre enfant dépérit à vue d'œil, et inquiète vraiment beaucoup ses amis; mais si vous voulez voir le sot en question, mon mari vous mènera chez son père, qui est assez amusant à voir et à entendre une fois: c’est un homme qui s’est enrichi on ne sait trop comment dans les fournitures, qui mène un train de prince et fait le libéral à donner un mal au cœur. L'occasion est belle, car c’est, je crois, dans trois jours que son fils se marie.»
Les moyens de distraction sont assez rares en province. J'acceptai la proposition, et je partis avec mon ami pour assister aux noces, à l’occasion desquelles on déployait l’hospitalité la plus large et la plus généreuse.
Nous arrivâmes au château de M. Bardou. Mon ami me présenta, et je m’aperçus que mon titre flattait extrêmement l’aristocratique démocratie du fournisseur.
Il nous présenta son fils: c’était un grand et fort garçon, d’un blond fade, rouge, commun à faire peur, avec de gros yeux bêtes en l’air, aussi sot qu’insolent.
Ce n’est pas que j’aime assez l’impertinence; mais ce niais avait la plate et lourde insolence d’un laquais.