Somme toute, je concevais l’engouement de cette pauvre petite fille pour cette espèce, qui était ce qu’on appelle un bel homme de province; la preuve de cela est qu’on le nommait le beau Bardou.
La noce était pour le surlendemain, nous nous mîmes à table. Après dîner, les deux filles de M. Bardou se cramponnèrent l’une à un piano, dont elle tapa, et l’autre à une guitare, dont elle gratta. C'était à faire dresser les cheveux sur la tête.
Le beau Bardou, lui, avait disparu au dessert pour aller faire la cour, comme me l’apprit son père.
Le père Bardou était un gros homme d’une haute taille, avec les façons d’un crocheteur. Je causais avec mon ami: il s’approcha de nous.
—N'est-ce pas que mon dîner était bon? nous dit-il.
—Tout est parfait ici, Monsieur, lui dis-je.
Cette réponse le mit en confiance.
—Et mes filles ont un fameux talent, n’est-ce pas? Que voulez-vous? elles ont une si bonne maîtresse! Qu’est-ce que je dis, une maîtresse! une amie... et qui bientôt sera leur sœur... sera ma fille. Mais il faut que je vous conte cela, monsieur, me dit-il, puisque vous voulez bien assister à la noce; il faut bien que vous sachiez comment et pourquoi mon Bardou se marie (c’est ainsi qu’il appelait ce grand corps dont la figure ressemblait à un abricot entortillé dans de la filasse). Et cet animal se mit à cheval sur une chaise, en appuyant ses deux grosses mains rouges sur le dossier; il commença ainsi:
—D'abord, Monsieur, moi je brave le pouvoir, et je dis tout haut que je suis libéral. J'ai fait ma fortune moi-même, et je n’entends pas que les despotes me vilipendent. Nous ne sommes pas faits pour être les esclaves des jésuites et de la prêtraille; aussi, j’ai acheté deux mille exemplaires du Voltaire Touquet, que j’ai distribué à mes paysans, et dix mille tabatières à la charte.
—Pour un ennemi du gouvernement, vous encouragez furieusement les droits réunis, lui fis-je.