—Ah! je vais vous dire, reprit-il: c’est que j’ai quelques plants de tabac; mais pour en revenir au mariage de mon fils, figurez-vous, Monsieur, que j’ai demandé à ces canailles de ministres, moi qui suis grand propriétaire, un mauvais titre de baron qu’ils m’ont refusé, comme je m’y attendais, car, une ruse de ma part, j’avais demandé cela exprès pour les mettre dans leur tort, et avoir le droit d'être d’une opposition bien plus enragée; et c’est ce que j’ai fait, comme vous allez voir. Lors de la guerre d'Espagne, il y a eu des réfugiés politiques, tous logés chez moi, Monsieur! Les réfugiés, tous!... défrayés de tout et entretenus à mes frais. Il fallait voir la figure du gouverneur pendant ce temps là!... Vous concevez s’il était humilié! Si humilié, qu’un membre du comité directeur m’a dit qu’à Montrouge, on avait proposé de m’assassiner. Mais on a craint une révolte du département, et voilà comme j’ai été sauvé. Mais, ce n’est pas tout; vous allez voir jusqu’où va l’humiliation du gouvernement. Ces réfugiés sont rentrés en Espagne pour la plupart; mais il en est resté un, et cet un est un grand seigneur, un marquis, un général en chef, un gouverneur d’une foule de provinces, pas plus fier que vous et moi, un digne vieillard qui a été la victime des nobles et des prêtres de son pays, parce qu’il parlait pour le peuple. Ah! Monsieur, quel homme! il me fendait le cœur, en me racontant qu’on avait rasé son château, abattu ses arbres, bouleversé ses jardins, de façon, me disait-il, que je retournerais maintenant en Catalogne, où j’avais une terre qui me rapportait vingt mille piastres de rentes (les piastres sont les pièces de cent sous de leur pays) que je ne pourrais plus, disait-il, reconnaître seulement la place de mes propriétés. Voilà pourtant où les jésuites veulent nous mener, Monsieur! Et puis, ce saint vieillard me conduisait sur la montagne, et là, Monsieur, il ne passait pas une hirondelle qu’il ne lui dît des choses à fendre l’âme, sur le bonheur qu’elle avait de retourner dans son pays natal. Tenez, il y a même une chanson de Béranger dans ce genre-là... Et moi, je pleurais comme un enfant, rien que de l’entendre. Mais ce n’est pas tout, ce digne seigneur avait avec lui sa fille, une personne superbe, un peu brune, mais si bien élevée, que c’est un charme depuis bientôt six mois qu’ils sont venus loger à la maison du Petit-Parc; elle a donné des leçons de guitare à mes filles... et quelles manières distinguées, Monsieur!..... Ah! tenez, on peut avouer cela entre soi: il n’y a que les grandes familles pour ces manières-là. Enfin, tant il y a, que mon fils, mon Bardou, qui était presque fiancé à une petite fille de rien, est devenu fou de la demoiselle de monsieur le marquis de la Ronda-Mayor; et, après bien des peines, il s’est fait aimer de la belle Espagnole. Son père veut bien la lui donner en mariage, et a l’extrême bonté de lui conférer son titre. Aussi, après demain, Monsieur, mon Bardou sera le marquis Bardou de la Ronda-Mayor, et le plus heureux des époux. Maintenant jugez du camouflet que reçoit le gouvernement! Il ne voulait pas me faire baron, et mon fils est marquis! Car j’ai là les titres de général sur parchemin, ainsi que ses brevets de général et de gouverneur. Maintenant, vous savez tout, Monsieur, et j’espère que vous nous honorerez en signant au contrat.
Jusqu’au moment où cet imbécile d’homme parla de Ronda-Mayor, je n’avais eu aucun soupçon. J'étais à mille lieues de penser que Tintilla et son digne père, que je croyais encore aux galères, fussent pour rien dans tout ceci. Les mots de Ronda me les rappelèrent malgré moi; et je ne sais quel pressentiment me dit que c’était une nouvelle rouerie tramée par le père et sa fille.
Pour m’éclaircir, je fus me promener le lendemain matin du côté du Petit-Parc. J'entendis une voix bien connue fredonner un bolero: c’était Tintilla.
Je m’avançai; elle ne me reconnut pas.
Elle était mise fort simplement à la Française; ses grands cheveux étaient bouclés et retenus par un peigne d’écaille; sa robe blanche éclaircissait son teint et dessinait sa taille, qu’elle avait toujours voluptueuse au possible; car, il faut l’avouer, vive Dieu! elle était toujours séduisante, et je conçois qu’un homme même moins niais que le brave Bardou s’en soit épris au point de l’épouser.
—Tintilla de mi carazou... Gitanissa mia, lui dis-je.
Elle devint pâle comme la mort: elle m’avait reconnu. A ce moment parut monsieur son père, fort agréablement décoré de cinq ou six ordres de toutes les couleurs, vêtu d’un habit bleu tout neuf, d’une culotte et de bas de soie noirs. Le respectable marquis de la Ronda-Mayor s’appuyait sur une grande canne, et tenait à la main un chapeau à cornes, emplumé et à large cocarde rouge.
—Le Français du diable! dit Tintilla à son père.
—Pour vous servir, compère, ajoutai-je en saluant Hasth’y.
Le misérable fit le mouvement qui lui était familier pour chercher son couteau dans sa poche.