«Ou bien encore, Sarah, les gens profonds, les philosophes, les savants dans les secrets du cœur humain, répondraient à mes douleurs avec un insouciant mépris:—Vous souffrez?... mais la cause de votre ennui est toute simple; c’est que vous pouvez vous passer toutes vos fantaisies; en un mot, c’est que vous êtes trop heureuse!

«Trop heureuse! mon amie!... trop heureuse!...

«Et puis encore, avant ce fatal mariage, je me disais: Au moins la solitude me sera permise, je reconstruirai à peu près ma vie d’autrefois; que je puisse ravir seulement quelques heures à cette existence morne et décolorée qui m’entoure comme un linceul, et je remercierai Dieu... Mais non, si je veux lire, si je veux chercher dans les arts un oubli passager de mes maux, une réflexion stupide ou choquante vient m’arracher à mon extase; car lui est toujours là, sans cesse là; parce que cet homme m’aime, comme il peut aimer, et que c’est par sa présence continuelle, assidue, obsédante, qu’il croit me prouver cet amour. Si je souffre, il est là pour me demander ce que j’ai!... si je dis que je ne souffre plus, il est encore là pour me distraire... Et puis, enfin, il est là, parce qu’il a le droit d'être là..., et que c’est son devoir d’honnête homme d'être là; car il est honnête homme après tout, il est bon à sa manière; il m’est dévoué à sa manière. Aussi je ne puis le haïr, et pourtant il me tue; il me fait mourir à petit feu; c’est une torture lente et horrible, une agonie affreuse que j’éprouve; et lui, qui ne s’en doute même pas, voit cela d’un air souriant, tranquille, placide, intimement convaincu que j’ai toutes les chances de bonheur possibles.

«Et se dire que si j’avais cinquante années à vivre, j’aurais cette vie pendant cinquante ans! savez-vous que cela serait bien horrible...; mais rassurez-vous... mon amie j’ai une espérance...

«Et puis encore ce n’est pas tout... il est un autre supplice qu’il me faut endurer chaque jour, c’est celui de rougir de mon mari; aussi ai-je dû rompre avec quelques amis de famille; car si vous l’aviez vu! si vous l’aviez entendu! lorsqu’il se fut affranchi de l’espèce de gêne et de contrainte qui le retenait avant mon mariage... C'était à en mourir de honte.

«Et même, dans ce monde où il m’a menée, monde que je ne puis d’ailleurs ni louer ni blâmer, parce que je ne le comprends pas, parce qu’on n’y parle pas la même langue que j’ai parlée depuis mon enfance; mais enfin, dans ce monde aussi, je m’apercevais bien qu’il était moqué, compté pour rien, maintenant que son sort était fixé, et que les familles n’avaient plus à se le disputer pour leurs filles.

«Et moi, mon amie, moi, j’avais l’air de m'être mariée bassement à la fortune de cet homme qu’on bafouait.

«Et pourtant, vous le savez, je vous ai dit mes inquiétudes, ma répugnance, ma peur de ce mariage, mes prévisions, que vous traitiez de chimères, et qui se réaliseront..., vous le verrez..., mon amie. Je vous ai dit et le chagrin que mes refus causaient à mon pauvre oncle, et son obsession continuelle, et sa santé qui s’altérait, et mon consentement aussi presque arraché par quelques amis de ma famille, qui, en gens du monde, ne voyaient avant tout qu’une chose, c’était que j’acquisse une brillante position de fortune; vous le savez, mon consentement fut aussi décidé par vous, qui voyant plus froidement ou plus juste que moi, croyiez mon bonheur certain, parce qu’étant supérieure à mon mari, je pourrais, diriez-vous, lui imposer les goûts et les habitudes de mon existence privée.

«Mais en cela, mon amie, vous vous êtes trompée. Il est de ces natures qu’on ne change pas, qu’on ne peut pas même modifier. Je subirai donc mon sort jusqu’à la fin: ce qui me consolera seulement, ce sera de penser que je n’ai pas donné raison au sort qui m’accable, en devenant indigne du nom de mon père, et en manquant à mes devoirs, quelques mortels qu’ils soient.

«Oui, mortels est le mot, Sarah..., heureusement le mot, car vous ne reconnaîtriez plus cette Cécile que vous flattiez avec tant de cœur et d’esprit, qu’elle croyait à vos flatteries...; ma santé est devenue si mauvaise que je ne sors presque plus... Oh! comme j’attends l’automne! mais, hélas! ce n’est peut-être pas vrai ce qu’on dit de la chute des feuilles à l’automne...