Je refermai silencieusement la porte du parloir, et me plaçai au centre de cette pièce pour l’embrasser dans tous ses détails, et dans son ensemble.
Je dois avouer, Madame, que l’ensemble me parut imposant! Cette salle à manger de forme circulaire était revêtue de stuc blanc, rehaussé de peintures vives et tranchées, comme celles qui se déroulent sur quelques vases étrusques; entre chaque fenêtre un bois de cerf naturel, chargé d’armes de chasse, de pieds de sangliers et de daims, de trompes, de gibecières, donnait à cette pièce un cachet spécial tout-à-fait en harmonie avec sa destination.
Mais ce qui faisait presque musée dans cette salle, c’était une suite d’admirables tableaux de Stil et Leguis qui représentaient: ici un chevreuil fauve et doré pendu mort à un arbre; là, un sanglier forcé par la meute, et faisant tête aux chiens, hérissé, les yeux sanglants, la bouche baveuse; plus loin c’était un groupe de faisans, dont les plumes d’or, de pourpre et d’azur, étincelaient aux rayons d’un soleil couchant. Puis, au-dessous de ces tableaux d’assez grande dimension, de ravissantes toiles de Géricault; Horace et Carle Vernet, Pfor et Wil, offraient les types des plus belles races de chevaux d'Europe et d'Asie.
Enfin, au milieu d’un cadre d’or merveilleusement sculpté, on voyait le portrait d’un superbe cheval de chasse bai brun, la tête demi tournée, les oreilles fixes, l'œil saillant, la croupe haute... paraissant doué d’une intelligence plus qu’humaine, et au bas de ce tableau vivant on lisait ces mots écrits en émail bleu, sur un fond noir: A Talbot l’incomparable, son maître reconnaissant. J'oubliais aussi les portraits d’une honnête quantité de bouledogues, chiens courants, d’arrêt, épagneuls ou lévriers, qui remplissant un grand cadre à compartiments, attestaient du goût prononcé du maître pour la race canine.
Je ne vous parle pas d’un magnifique buffet surmonté d’une armoire de Rosewood à vitrage, et curieusement incrustée d’ornements allégoriques en cuivre et en ivoire, à l’instar de ces meubles si précieux du moyen-âge; cette armoire était remplie d’une admirable vaisselle plate. Seulement, ce qui complétait parfaitement le caractère de cette salle à manger, c’était une petite bibliothèque d’ébène à fermoirs d’argent, qui contenait les œuvres succulentes de Brillat-Savarin, Berchoux, Grimod de la Reynière, Fouret, Carême, et quelques autres livres ou curieux manuscrits anciens sur l’art culinaire, tout cela relié avec un goût exquis, et chargé de notes de la main de mon futur malade... que nous nommerons si vous voulez l'Inconnu, jusqu’à ce que son véritable caractère nous soit révélé par l’étude physiologique de son appartement.
Or, je vous avoue, Madame, que j’eus l’indiscrétion coupable de feuilleter les livres de cette petite bibliothèque, et entre autres réflexions en voici une que je me rappelle, et qui me paraît d’un grand sens et tout-à-fait neuve:
Pour juger et comprendre dans toute sa portée l'œuvre d’un cuisinier, il faut se mettre à table sans ressentir la moindre velléité d’appétit, car le triomphe de l’art culinaire n’est pas d’assouvir la faim, mais de l’exciter.
Cette petite bibliothèque contenait aussi les œuvres de Rabelais et de Verville, dans le cas (disait encore une note de l'Inconnu), dans le cas où dînant seul, on voudrait se gaudir en joyeuse et folle compagnie, l’habitude et la race des bouffons amusants étant malheureusement passées de mode.
Là aussi je feuilletai divers traités de l’art de la vénérie depuis Charles IX jusqu’à nos jours, tous curieusement annotés. J'y lus entre autres une assez longue dissertation dans laquelle notre Inconnu, se trouvant opposé à l’avis de Dampierre et de Verrier de la Conterie, soutenait opiniâtrement que le onzième des trente-un tons de chasse devait s’appeler Forhu, tandis que ses adversaires le nommaient le Défaut ou le Hourvari. Je vous fais grâce d’une étymologie curieuse sur la tête Birarde et le Daguet, qui me parut fort concluante. Je passe aussi sous silence un nouveau mode d’engrainage pour les chevaux de chasse; mais je ne puis finir cette longue description sans vous parler encore d’un petit Traité manuscrit de notre Inconnu sur la Musique appliquée à la Gastronomie.
Dans cet ouvrage, l’auteur prétendait prouver l’analogie complète qui existait entre le genre de menu de son dîner et le caractère de la musique de Mozart ou de Rossini, par exemple.