Ainsi disait-il: «Si je veux approfondir le développement large et progressif de l’ivresse ou plutôt de la poésie du Porto, poésie pensive, grave et triste, je dînerai seul, je ne mangerai que des viandes noires et sévères, des filets de sanglier ou de cerf de seconde tête, harmonisant ainsi les sucs des solides et les esprits des liquides; car si les mets sont le corps de l’ivresse, le vin est son âme, et il faut la plus parfaite corrélation entre ces deux principes. Et puis la lumière qui m’éclairera sera pâle et douteuse: et puis la musique qu’on m’exécutera (je n’admets pas un dîner sans musique, sans excellente musique) aura un caractère sombre et imposant; ce seront, je suppose, quelques pages de don Juan, de ce puissant et terrible poëme de Mozart, ou quelques chants grandioses du Moïse.

«Alors mon corps, mon âme et mon esprit étant surexcités par la triple ivresse des mets, du vin et de la musique, j’atteindrai aux plus hautes sphères de jouissance matérielle et intellectuelle.

«Si, au contraire, je veux me laisser bercer par l’insouciante et folle poésie du frais champagne, je sucerai les atomes de quelques oiseaux légers et brillants, un sot-l’y-laisse de faisan doré, un aileron de bartavelle aux pattes de pourpre... Alors l’éclat de mille bougies, des fleurs, du vermeil, des femmes, des cris d’amour et de gaîté... Alors vienne, pour compléter mon extase, une fringante tarentelle de la Muette, vienne la musique sublime du Barbier, musique enivrante qui rit, étincelle et pétille comme le gaz frémissant sous la mousse argentée!»

Mais je cesse mes citations empruntées au manuscrit de cet original pour vous citer seulement l’heureuse innovation que cet homme sensuel avait apportée dans sa salle à manger. Je veux parler de larges, profonds et excellents fauteuils, dont le siége, un peu incliné, était en maroquin et le dossier en drap[B], remplaçant ces chaises si incommodes qui garnissent ordinairement les salles à manger les mieux entendues...

[B] Nous avons cherché consciencieusement quelle pouvait être la raison de cette différence entre le siége et le dossier, et nous donnons la solution suivante sans en garantir l’exactitude: Le travail de la digestion faisant éprouver une espèce de frisson qui affecte principalement le dos, on conçoit que l’impression fraîche produite par un dossier de maroquin eût encore augmenté cette sensation désagréable.

Vous avouerez donc, Madame, que sans magie on peut, j’espère, parfaitement préjuger du caractère de notre Inconnu, d’après cette salle à manger: cet ensemble, ces détails ne disent-ils pas: Cet homme ne vit que pour la table, le vin et la chasse; c’est un joyeux et indolent compagnon qui résume la vie et le bonheur dans une sauce, une meute et une écurie; qui, ne comprenant que des plaisirs physiques, vivant d’une vie d’action, doit manquer complètement des sens délicats, qui trouvent leurs joies et leurs peines dans des sensations toutes intellectuelles.

Pour cet homme, les arts ne sont pas un but, mais un moyen qu’il subordonne à ses grossiers plaisirs. S'il aime la musique, ce n’est pas pour revêtir de ses pensées les sons qui le charment; ce n’est pas pour se laisser emporter aux brises frémissantes de l’harmonie, dans l’espérance d’entrevoir cet infini auquel une âme ardente aspire toujours. Non, pour cet homme la musique n’est qu’un son plus ou moins mélodieux qui l’endort dans ses orgies.

Dans les ravissantes peintures qu’il a sous les yeux, cet homme ne voit qu’une couleur, qu’une représentation exacte du cheval ou du chien, qu’il a aimé parce qu’il avait des flancs ou du jarret.

Dans ces sublimes bouffonneries de Verville et de Rabelais, qui cachent tant de puissantes hyperboles, il ne voit, lui, que le mot cynique qui rit à son cerveau noyé dans la vapeur du vin. Voilà tout.

Enfin, n’est-il pas vrai, Madame, que chez cet homme l'être intellectuel manquant tout-à-fait, il n’y a en lui qu’une enveloppe grossière, et qu’au lieu d’âme c’est un instinct brutal et sensuel qui l’anime?