Ne dis donc pas de bêtises... si tu manques encore cette garde-là... tu aggraveras ta position, puisque tu es déjà cité au conseil de discipline. Allons, allons, mon bon Crinet, sois gentil, fais-toi aimer de tes chefs, car si tu manques ta garde encore aujourd’hui... on te punira très sévèrement. Tu auras peut-être huit jours de prison... vois à quoi ça te mènera... huit jours sans voir ta Malvina.

CRINET, avec un profond soupir.

C'est vrai, c’est malheureusement trop vrai... Ah! si la révolution était à refaire... suffit, suffit... Au moins avant les glorieuses... on pouvait compter sur son temps, on n’était pas vilipendé par un conseil de discipline. On n’était pas menacé d'être guillotiné, ruiné... traqué, emprisonné! Ah.... si c’était à refaire...

(Il sort.)

MADAME CRINET, seule.

Est-il adroit, ce monsieur Régulus; c’est à son ami le sergent-major à qui mon mari doit ça... Il est si bien, monsieur Régulus... Il a les cheveux tout droits, et il porte un poignard empoisonné... Ah! c’est un être qui me fera, j’espère, passer des bien atroces et bien cruels moments. Quel être délicieux, il ne parle que de mort, de poison, d’assassinat; ce qu’il regrette c’est de n'être ni poitrinaire ni bâtard... Mais on ne peut pas tout avoir non plus... et puis il m’appelle sa lumière, son rayon... Tandis que lui s’appelle toujours démon, satan ou damné... comme c’est délicat... sans compter qu’il grince des dents comme le tigre du Jardin des Plantes... Ah! cet être-là peut se vanter de m’avoir joliment fascinée, par exemple! Tiens, voilà son ombre fatale, sa nuit d’orage, comme il appelle ce pauvre monsieur Crinet.

Entre CRINET, en costume complet de chasseur de la garde
nationale
.

CRINET.

Quelle corvée, moi qui croyais rester tranquille aujourd’hui, à vaguer à mes affaires.... Adieu, bobonne, adieu, ma femme, je reviendrai dîner, envoie-moi tantôt mon garik par Suzon.

MADAME CRINET.