«Oui, combien étaient-ils donc, ces Franks?»

* * *

Et les troupes se sont ébranlées en chantant le refrain de ce bardit, qui vola de bouche en bouche jusqu'aux derniers rangs.

Moi, ainsi que plusieurs officiers et cavaliers d'escorte, précédant les légions, nous avons suivi Victorin. Bientôt notre armée s'est développée sur la cime des plateaux dominant au loin la plaine immense, bornée à l'extrême horizon par une courbe du Rhin. Au lieu d'attendre l'attaque dans cette position avantageuse, Victorin voulut, à force d'audace, terrifier l'ennemi; malgré notre infériorité numérique, il donna l'ordre de fondre de la crête de ces hauteurs sur les Franks. Au même instant, la colonne ennemie qui, attirée par une feinte retraite, s'était engagée dans les défilés, était refoulée dans la plaine par une partie de nos troupes; reprenant l'offensive, notre armée descendit presque en même temps des plateaux. La bataille s'engagea, elle devint générale…

J'avais promis à Victoria de ne pas quitter son fils; mais au commencement de l'action, il s'élança si impétueusement sur l'ennemi à la tête d'une légion de cavalerie, que le flux et le reflux de la mêlée me séparèrent d'abord de lui. Nous combattions alors une troupe d'élite bien montée, bien armée; les soldats ne portaient ni casque, ni cuirasse, mais leur double casaque de peaux de bêtes, recouverte de longs poils, et leurs bonnets de fourrure, intérieurement garnis de bandes de fer, valaient nos armures: ces Franks se battaient avec furie, souvent avec une férocité stupide… J'en ai vu se faire tuer comme des brutes, pendant qu'au fort de la mêlée ils s'acharnaient à trancher, à coups de hache, la tête d'un cadavre gaulois, afin de se faire un trophée de cette dépouille sanglante… Je me défendais contre deux de ces cavaliers, j'avais fort à faire; un autre de ces barbares, démonté et désarmé, s'était cramponné à ma jambe afin de me désarçonner; n'y pouvant parvenir, il me mordit avec tant de rage, que ses dents traversèrent le cuir de ma bottine, et ne s'arrêtèrent qu'à l'os de ma jambe. Tout en ripostant à mes deux adversaires, je trouvai le loisir d'asséner un coup de masse d'armes sur le crâne de ce Frank. Après m'être débarrassé de lui, je faisais de vains efforts pour rejoindre Victorin, lorsque, à quelques pas de moi, j'aperçois dans la mêlée, qu'il dominait de sa taille gigantesque, Néroweg, l'Aigle terrible… À sa vue, au souvenir des outrages dont je m'étais à peine vengé la veille, en lui jetant une bûche à la tête, mon sang, qu'animait déjà l'ardeur de la bataille, bouillonna plus vivement encore… En dehors même de la colère que devait m'inspirer Néroweg pour ses lâches insultes, je ressentais contre lui je ne sais quelle haine profonde, mystérieuse, comme s'il eût personnifié cette race pillarde et féroce, qui voulait nous asservir… Il me semblait (chose étrange, inexplicable), que j'abhorrais Néroweg autant pour l'avenir que pour le présent… comme si cette haine devait non- seulement se perpétuer entre nos deux races franque et gauloise, mais entre nos deux familles… Que te dirai-je, mon enfant? j'oubliai même la promesse faite à ma soeur de lait de veiller sur son fils; au lieu de m'efforcer de rejoindre Victorin, je ne cherchai qu'à me rapprocher de Néroweg… Il me fallait la vie de ce Frank… lui seul parmi tant d'ennemis excitait personnellement en moi cette soif de sang… Je me trouvais alors entouré de quelques cavaliers de la légion à la tête de laquelle Victorin venait de charger si impétueusement l'armée franque… Nous devions, sur ce point, refouler l'ennemi vers le Rhin, car nous marchions toujours en avant… Deux de nos soldats, qui me précédaient, tombèrent eux et leurs chevaux sous la lourde francisque de l'Aigle terrible, et je l'aperçus à travers cette brèche humaine…

Néroweg, revêtu d'une armure gauloise, dépouille de quelqu'un des nôtres, tué dans l'une des batailles précédentes, portait un casque de bronze doré, dont la visière cachait à demi son visage tatoué de bleu et d'écarlate; sa longue barbe, d'un rouge de cuivre, tombait jusque sur le corselet de fer qu'il avait endossé par-dessus sa casque de peau de bête; d'épaisses toisons de mouton, assujetties par des bandelettes croisées, couvraient ses cuisses et ses jambes; il montait un sauvage étalon des forêts de la Germanie, dont la robe, d'un fauve pâle, était çà et là pommelée de noir; les flots de son épaisse crinière noire tombaient plus bas que son large poitrail; sa longue queue flottante fouettait ses jarrets nerveux lorsqu'il se cabrait, impatient de son mors à bossettes et à rênes d'argent terni, provenant aussi de quelque dépouille gauloise; un bouclier de bois, revêtu de lames de fer, grossièrement peint de bandes jaunes et rouges, couleurs de sa bannière, couvrait le bras gauche de Néroweg; de sa main droite il brandissait sa tranchante et lourde francisque, dégouttante de sang; à son côté pendait une espèce de grand couteau de boucher à manche de bois, et une magnifique épée romaine à poignée d'or ciselée, fruit de quelque autre rapine… Néroweg poussa un hurlement de rage en me reconnaissant et s'écria:

— L'homme au cheval gris!…

Frappant alors le flanc de son coursier du plat de sa hache, il lui fit franchir d'un bond énorme le corps et la monture d'un cavalier renversé qui nous séparaient. L'élan de Néroweg fut si violent, qu'en retombant à terre son cheval heurta le mien front contre front, poitrail contre poitrail; tous deux, à ce choc terrible, plièrent sur leurs jarrets et se renversèrent avec nous… D'abord étourdi de ma chute, je me dégageai promptement; puis, raffermi sur mes jambes, je tirai mon épée, car ma masse d'armes s'était échappée de mes mains… Néroweg, un moment engagé comme moi sous son cheval, se releva et se précipita sur moi. La mentonnière de son casque s'étant brisée dans sa chute, il avait la tête nue; son épaisse chevelure rouge, relevée au sommet de sa tête, flottait sur ses épaules comme une crinière.

— Ah! cette fois, chien gaulois! me cria-t-il en grinçant des dents et me portant un coup furieux que je parai, j'aurai ta vie et ta peau!…

— Et moi, loup frank! je te marquerai mort ou vif cette fois encore à la face, pour que le diable te reconnaisse dans ce monde ou dans les autres!…