— Pourquoi? Parce que nous t'avons moins estimé… tu méritais cela; mais si tu as eu tes torts, nous avons eu les nôtres… La bataille d'aujourd'hui nous le prouve.

— Voyons, reprit affectueusement Victorin, voyons, mon vieux Douarnek, car je sais ton nom, puisque je sais le nom des plus braves soldats de l'armée; voyons, mon vieux Douarnek, quels sont mes torts? quels sont les vôtres?

— Voici les tiens, Victorin: tu aimes trop… beaucoup trop le vin et le cotillon.

— Par toutes les maîtresses que tu as eues, par toutes les coupes que tu as vidées et que tu videras encore, vieux Douarnek, pourquoi ces paroles le soir d'une bataille gagnée? répondit gaiement Victorin revenant peu à peu à son naturel, que les préoccupations du combat ne tempéraient plus. Franchement, sont-ce là des reproches que l'on se fait entre soldats?

— Entre soldats? non, Victorin, reprit sévèrement Douarnek; mais de soldat à général on se les fait, ces reproches… Nous t'avons librement choisi pour chef, nous devons te parler librement… Plus nous t'avons élevé… plus nous t'avons honoré, plus nous sommes en droit de te dire: Honore-toi…

— J'y tâche, brave Douarnek… j'y tâche en me battant de mon mieux.

— Tout n'est pas dit quand on a glorieusement bataillé… Tu n'es pas seulement capitaine, mais aussi chef de la Gaule.

— Soit; mais pourquoi diable t'imagines-tu, brave Douarnek, que comme général et chef de la Gaule je doive être plus insensible qu'un soldat à l'éclat de deux beaux yeux noirs ou bleus, au bouquet d'un vin vieux, blanc ou rouge?

— Moi, soldat, je te dis ceci, à toi général, à toi chef de la Gaule: L'homme élu chef par des hommes libres doit, même dans les choses de sa vie privée, garder une sage mesure, s'il veut être aimé, obéi, respecté. Cette mesure, l'as-tu gardée? Non… Aussi, comme nous t'avions vu avaler des pois, nous t'avons cru capable d'avaler un boeuf…

— Quoi! mes enfants, reprit en riant le jeune général, vous m'avez cru la bouche si grande?…