— Sampso, ai-je dit le coeur navré, de quelle destinée parle-t- elle?
— Hélas! ma soeur est accablée depuis ce matin de noirs pressentiments; ils lui paraissent, ainsi qu'à moi, inexplicables, pourtant elle ne peut les vaincre; elle se persuade qu'elle ne vous verra plus… ou qu'un grand malheur vous menace pendant votre voyage.
— Ellèn, ma femme bien-aimée, lui ai-je dit en la serrant contre ma poitrine, ignores-tu que, si courte que doive être notre séparation, il m'en coûte toujours de m'éloigner d'ici?… Veux-tu joindre à ce chagrin celui que j'aurai en te laissant ainsi désolée?
— Pardonne-moi, me dit Ellèn en faisant un violent effort sur elle-même; tu dis vrai, ma faiblesse est indigne de la femme d'un soldat… Tiens, vois je ne pleure plus, je suis calme…, tes paroles me rassurent; j'ai honte de mes lâches terreurs… Mais au nom de notre enfant qui dort là dans son berceau, ne t'en vas pas irrité contre moi; que tes adieux soient bons et tendres comme toujours… j'ai besoin de cela, vois-tu… oui, j'ai besoin de cela pour retrouver le courage dont je manque aujourd'hui sans savoir pourquoi.
Ma femme, malgré son apparente résignation, semblait tant souffrir de la contrainte qu'elle s'imposait, qu'un moment, afin de rester auprès d'Ellèn, je songeai à prier Victoria de donner au capitaine Marion la mission dont je m'étais chargé; une réflexion me retint: le temps pressait, puisque je partais de nuit; il faudrait employer plusieurs heures à mettre le capitaine Marion au courant d'une affaire à laquelle il était resté jusqu'alors complètement étranger, et qui, pour réussir, devait être traitée avec une extrême célérité. Obéissant à mon devoir, et, il faut le dire aussi, convaincu de la vanité des craintes d'Ellèn, je ne cédai pas à son désir; je la serrai tendrement entre mes bras, et, la recommandant à l'excellente affection de Sampso, je suis parti à cheval.
Il était alors environ dix heures du soir; un cavalier devait me servir d'escorte et de messager pour le cas où j'aurais à écrire à Victoria pendant la route; choisi par le capitaine Marion, à qui j'avais demandé un homme sûr et discret, ce cavalier m'attendait à l'une des portes de Mayence; je l'ai bientôt rejoint. Quoique la lune se levât tard, la nuit était pourtant assez claire, grâce au rayonnement des étoiles; j'ai remarqué, sans attacher d'importance à cette circonstance, que, malgré la douceur de la saison, mon compagnon de voyage portait une grosse casaque dont le capuchon se rabattait sur son casque, de sorte qu'en plein jour j'aurais eu même quelque difficulté à distinguer les traits de cet homme. Simple soldat comme moi, au lieu de chevaucher à mes côtés, il me laissa le dépasser sans m'adresser une parole; puis il me suivit. En toute autre occasion, et enclin, comme tout Gaulois, à la causerie, je n'aurais pas accepté cette marque de déférence exagérée, qui m'eût privé de l'entretien d'un compagnon pendant un long trajet; mais, attristé par les adieux de ma femme, et songeant, malgré moi, à mesure que je m'éloignais, aux sinistres pressentiments dont elle avait été agitée, je ne fus pas fâché de rester seul avec mes réflexions durant une partie de la nuit; je m'éloignai donc de la ville, suivi du cavalier non moins silencieux que moi…
Nous avions, sans échanger une parole, chevauché environ deux heures, car la lune, qui devait se lever vers minuit, commençait de poindre derrière une colline bornant l'horizon. Nous nous trouvions à un carrefour où se croisaient trois grandes routes tracées et exécutées par les Romains. J'avais ralenti l'allure de Tom-Bras, afin de reconnaître le chemin que je devais suivre, lorsque soudain mon compagnon de voyage, élevant la voix derrière moi, m'a crié:
— Scanvoch! reviens à toute bride sur tes pas… un grand crime se commet à cette heure dans ta maison!…
À ces mots je me retournai vivement sur ma selle, et grâce à la demi-obscurité de la nuit je vis le cavalier, faisant faire à son cheval un bond énorme, franchir le talus de la route et disparaître dans l'ombre d'un grand bois, dont nous longions la lisière depuis quelque temps… Frappé de stupeur, je restai quelques moments immobile, et lorsque, cédant à une curiosité pleine d'angoisse, je voulus m'élancer à la poursuite du cavalier, afin d'avoir l'explication de ses paroles, il était trop tard; la lune ne jetait pas encore assez de clarté pour qu'il me fût possible de m'aventurer à travers des bois que je ne connaissais pas; le cavalier avait d'ailleurs sur moi une avance qui s'augmentait à chaque instant. Prêtant attentivement l'oreille, j'entendis, au milieu du profond silence de la nuit, le galop rapide et déjà lointain du cheval de cet homme; il me parut reprendre par la forêt, et conséquemment par une voie plus courte, la direction de Mayence. Un moment j'hésitai dans ma résolution; mais, me rappelant les inexplicables pressentiments de ma femme, et les rapprochant surtout des paroles du cavalier, je regagnai la ville à toute bride…
— Si par un hasard inconcevable, me disais-je, l'avertissement auquel j'obéis est aussi mal fondé que les pressentiments d'Ellèn, avec lesquels il concorde pourtant d'une manière étrange, si mon alarme a été vaine, je prendrai au camp un cheval frais pour recommencer mon voyage, qui n'aura d'ailleurs subi qu'un retard de trois heures.