J'excitai donc des talons et de la voix la rapide allure de mon vigoureux Tom-Bras, et me dirigeai vers Mayence avec une folle vitesse. À mesure que je me rapprochais des lieux où j'avais laissé ma femme et mon enfant, les plus noires pensées venaient m'assaillir. Quel pouvait être ce crime qui se commettait dans ma maison? Était-ce à un ami? était-ce à un ennemi que je devais cette révélation? Parfois il me semblait que la voix du cavalier ne m'était pas inconnue, sans qu'il me fût possible de me souvenir où je l'avais déjà entendue; mais ce qui redoublait surtout mon anxiété, c'était ce mystérieux accord entre le malheur dont on venait de me menacer et les pressentiments d'Ellèn. La lune, s'étant levée, facilitait la précipitation de ma course en éclairant la route; les arbres, les champs, les maisons, disparaissaient derrière moi avec une rapidité vertigineuse. Je mis moins d'une heure à parcourir cette même route, parcourue naguère par moi en deux heures; j'atteignis enfin les portes de Mayence… Je sentais Tom-Bras faiblir entre mes jambes, non par faute d'ardeur et de courage, mais parce que ses forces étaient à bout. Avisant un soldat en faction, je lui dis:
— As-tu vu un cavalier rentrer cette nuit dans la ville?
— Il y a un quart d'heure à peine, me répondit le soldat, un cavalier, vêtu d'une casaque à capuchon, a passé au galop devant cette porte; il se dirigeait vers le camp.
— C'est lui, ai-je pensé en reprenant ma course, au risque de voir Tom-Bras expirer sous moi. Plus de doute, mon compagnon de voyage m'aura devancé par le chemin de la forêt; mais pourquoi se rend-il au camp, au lieu d'entrer dans la ville?
Quelques instants après j'arrivais devant ma maison: je sautai à bas de mon cheval, qui hennit en reconnaissait notre logis. Je courus à la porte, j'y frappai à grands coups… Personne ne vint m'ouvrir, mais j'entendis des cris étouffés; je heurtai de nouveau, et tout aussi vainement, avec le pommeau de mon épée; les cris redoublèrent; il me sembla reconnaître la voix de Sampso… J'essayai de briser la porte… impossible… Soudain la fenêtre de la chambre de ma femme s'ouvre, j'y cours l'épée à la main. Au moment où j'arrive devant cette croisée, on poussait du dedans les volets qui la fermaient. Je m'élance' à travers ce passage, je me trouve ainsi face à face avec un homme… L'obscurité ne me permit pas de reconnaître ses traits; il fuyait de la chambre d'Ellèn, dont les cris déchirants parvinrent jusqu'à moi. Saisir cet homme à la gorge au moment où il mettait le pied sur l'appui de la fenêtre pour s'échapper, le repousser dans la chambre pleine de ténèbres, où je me précipite avec lui, le frapper plusieurs fois de mon épée avec fureur, en criant «Ellèn! me voici…» tout cela se passa avec la rapidité de la pensée. Je retirais mon épée du corps étendu à mes pieds pour l'y replonger encore, car j'étais fou de rage, lorsque deux bras m'étreignent avec une force convulsive… Je me crois attaqué par un autre adversaire; je traverse de mon épée ce corps, qui dans l'obscurité se suspendait à mon cou, et aussitôt j'entends ces paroles prononcées d'une voix expirante:
— Scanvoch… tu m'as tuée…, merci, mon bien-aimé… il m'est doux de mourir de ta main… je n'aurais pu vivre avec ma honte…
C'était la voix d'Ellèn!…
Ma femme était accourue dans sa muette terreur pour se mettre sous ma protection: ses bras, qui m'avaient d'abord enserré, se détachèrent brusquement de moi… je l'entendis tomber sur le plancher… Je restai foudroyé… mon épée s'échappa de mes mains, et pendant quelques instants un silence de mort se fit dans cette chambre complètement obscure, sauf une traînée de pâle lumière, jetée par la lune entre les deux volets à demi refermés par le vent… Soudain, ils s'ouvrirent complètement du dehors, et à la clarté lunaire, je vis une femme svelte, grande, vêtue d'une jupe rouge et d'un corset de toile d'argent, montée au dehors sur l'appui de la fenêtre.
— Victorin, dit-elle, beau Tarquin d'une nouvelle Lucrèce, quitte cette maison, la nuit s'avance. Je t'ai vu à minuit, l'heure convenue, entrer par la porte en l'absence du mari… Tu vas sortir de chez ta belle par la fenêtre, chemin des amants… tu as accompli ta promesse… maintenant je suis à toi… Viens, mon char nous attend, fuyons…
— Victorin! m'écriai-je avec horreur, me croyant le jouet d'un rêve épouvantable, c'était lui… je l'ai tué!…