— Scanvoch, mon frère de lait, resté simple cavalier de l'armée, n'est-il pas mon ami? dit Victoria. Personne ne s'étonne d'une amitié qui nous honore tous deux. Il en sera ainsi, capitaine Marion, de votre amitié pour votre ancien compagnon de forge.

— Et votre élévation, capitaine Marion, doublera votre mutuelle affection, dit Tétrik; car dans son tendre attachement, votre ami jouira peut-être de votre élévation plus que vous-même.

— Je ne crois pas que mon ami Eustache se réjouisse fort de mon élévation, reprit Marion; Eustache n'est point glorieux, tant s'en faut; il aime en moi son ancien camarade d'enclume, et non le capitaine; il se souciera peu de ma nouvelle dignité… Seulement, Victoria, rappelez-vous toujours ceci: De même que vous me dites aujourd'hui: «Marion, vous êtes nécessaire…» ne vous contraignez jamais, je vous en conjure, pour me dire: «Marion, allez-vous-en, vous n'êtes plus bon à rien; un autre remplira mieux la place que vous…» Je comprendrai à demi-mot, et bien allègrement je retournerai bras dessus bras dessous, avec mon ami Eustache, à notre pot de cervoise et à nos armures; mais tant que vous me direz: «Marion, on a besoin de vous,» je resterai chef de la Gaule, — et il étouffa un dernier soupir, — puisque chef je suis…

— Et chef vous resterez longtemps, à la gloire de la Gaule, reprit Tétrik. Croyez-moi, capitaine, vous vous ignorez vous-même; votre modestie vous aveugle; mais ce matin, lorsque Victoria va vous proposer aux soldats comme chef et général, les acclamations de toute l'armée vous apprendront enfin vos mérites.

— Le plus étonné de mes mérites, ce sera moi, reprit naïvement le bon capitaine. Enfin, j'ai promis, c'est promis… Comptez sur moi, Victoria, vous avez ma parole. Je me retire… je vais maintenant aller attendre mon ami Eustache… Voici l'aube, il va revenir des avant-postes, où il est de garde depuis hier soir, et il serait inquiet de ne point me trouver ce matin.

— N'oubliez pas, capitaine, lui ai-je dit, de demander à votre ami le nom du soldat qu'il avait choisi pour m'accompagner.

— J'y songerai, Scanvoch.

— Et maintenant, adieu… dit d'une voix étouffée le gouverneur à Victoria, adieu… Le soleil va bientôt paraître… Chaque instant que je passe ici est pour moi un supplice…

— Ne resterez-vous pas du moins à Mayence jusqu'à ce que les cendres de mes deux enfants soient rendues à la terre? dit Victoria au gouverneur. N'accorderez-vous pas ce religieux hommage à la mémoire de ceux-là qui viennent de nous aller précéder dans ces mondes inconnus où nous irons les retrouver un jour?… Fasse Hésus que ce jour arrive bientôt pour moi!

— Ah! notre foi druidique sera toujours la consolation des fortes âmes et le soutien des faibles, reprit Tétrik. Hélas! sans la certitude de rejoindre un jour ceux que nous avons aimés, combien leur mort nous serait plus affreuse!… Croyez-moi, Victoria, je reverrai avant vous ceux-là que nous pleurons; et, selon votre désir, je leur rendrai aujourd'hui, avant mon départ, un dernier et religieux hommage.