Tétrik et le capitaine Marion nous laissèrent seuls, Victoria,
Sampso et moi.

Ne contraignant plus nos larmes, nous avons, dans un pieux et muet recueillement, paré Ellèn de ses habits de mariage, pendant que, cédant au sommeil, tu dormais dans ton berceau, mon enfant.

Victoria, pour s'occuper des plus grands intérêts de la Gaule, avait héroïquement contenu sa douleur; elle lui donna un libre cours après le départ de Tétrik et de Marion; elle voulut laver elle-même les blessures de son fils et de son petit-fils; et de ses mains maternelles, elle les ensevelit dans un même linceul. Deux bûchers furent dressés sur les bords du Rhin: l'un destiné à Victoria et son enfant, et l'autre à ma femme Ellèn.

Vers le milieu du jour, deux chariots de guerre, couverts de feuillage, et accompagnés de plusieurs de nos druides et de nos druidesses vénérées, se rendirent à ma maison. Le corps de ma femme Ellèn fut déposé dans l'un des chariots, et dans l'autre furent placés les restes de Victorin et de son fils.

— Scanvoch, me dit Victoria, je suivrai à pied le char où repose ta bien-aimée femme. Sois miséricordieux, mon frère… suis le char où sont déposés les restes de mon fils et de mon petit-fils. Aux yeux de tous, toi, l'époux outragé, tu pardonneras ainsi à la mémoire de Victorin… Et moi aussi, aux yeux de tous, je te pardonnerai, comme mère, la mort, hélas! trop méritée de mon fils…

J'ai compris ce qu'il y avait de touchant dans cette mutuelle pensée de miséricorde et de pardon. Le voeu de ma soeur de lait a été accompli. Une députation des cohortes et des légions accompagna ce deuil… Je le suivis avec Victoria, Sampso, Tétrik et Marion. Les premiers officiers du camp se joignirent à nous. Nous marchions au milieu d'un morne silence. La première exaltation contre Victorin passée, l'armée se souvint de sa bravoure, de sa bonté, de sa franchise; tous, me voyant, moi, victime d'un outrage qui me coûtait la vie d'Ellèn, donner un tel gage de pardon à Victorin, en suivant le char où il reposait; tous, voyant sa mère suivre le char où reposait Ellèn, tous n'eurent plus que des paroles de pardon et de pitié pour la mémoire du jeune général.

Le convoi funèbre approchait des bords du fleuve, où se dressaient les deux bûchers, lorsque Douarnek, qui marchait à la tête d'une députation des cohortes, profita d'un moment de halte, s'approcha de moi, et me dit tristement:

— Scanvoch, je te plains… Donne l'assurance à Victoria, ta soeur, que nous autres soldats, nous ne nous souvenons plus que de la vaillance de son glorieux fils… Il a été si longtemps aussi notre fils bien-aimé à nous… Pourquoi faut-il qu'il ait méprisé lés franches et sages paroles que je lui ai portées au nom de notre armée, le soir de la grande bataille du Rhin?… Si Victorin, suivant nos conseils, s'était amendé, tant de malheurs ne seraient pas arrivés.

— Ce que tu me dis consolera Victoria dans sa douleur, ai-je répondu à Douarnek. Mais sais-tu ce qu'est devenu ce soldat, vêtu d'une casaque à capuchon, qui a eu la barbarie de tuer le petit- fils de Victoria?

— Ni moi, ni ceux qui m'entouraient au moment où cet abominable crime a été commis, nous n'avons pu rejoindre ce scélérat, que ne désavoueraient pas les écorcheurs franks; il nous a échappé à la faveur du tumulte et de l'obscurité. Il se sera sauvé du côté des avant-postes du camp, où il a, grâce aux dieux, reçu le prix de son forfait.