— Le traverser?… s'écria le vétéran en me regardant d'un air ébahi. Traverser le Rhin!… Et pourquoi faire?
— Pour aborder à l'autre rive.
— Y penses-tu, Scanvoch? L'armée de ces bandits franks, si on peut honorer du nom d'armée ces hordes sauvages, n'est-elle pas campée sur l'autre bord?
— C'est au milieu de ces barbares que je me rends.
Pendant quelques instants, la manoeuvre des rames fut suspendue; les soldats, interdits et muets, se regardèrent les uns les autres, comme s'ils avaient peine à croire à ma résolution.
Douarnek rompit le premier le silence, et me dit avec son insouciance de soldat:
— C'est alors une espèce de sacrifice à Hésus que nous allons lui offrir en livrant notre peau à ces écorcheurs? Si tel est l'ordre, en avant! Allons, enfants, à nos rames!…
— Oublies-tu, Douarnek, que, depuis huit jours, nous sommes en trêve avec les Franks?
— Il n'y a jamais trêve pour de pareils brigands!
— Tu vois, j'ai fait, en signe de paix, garnir de feuillage l'avant de notre bateau; je descendrai seul dans le camp ennemi, une branche de chêne à la main…